Droit de réponse: Productivisme et anti-productivisme

 

Dans le numéro 70 de la Revue Spirale, Camille Roelens dans son article  « L’hypothèse d’une philosophie politique critique et anti-utilitariste de l’éducation en Anthropocène. Esquisse, contours, discussion » (Spirale - Revue de recherches en éducation, vol. 70, no. 2, 2022, pp. 23-35) m'attribue des thèses qui ne sont pas les miennes. Ceci est bien dommage, car j'aurai sans doutes des divergences avec la philosophie politique de l'éducation de Camille Roelens, inspiré entre autres par Marcel Gauchet, mais elles ne portent pas sur les points qu'il énonce dans son article. 

 

Tout d'abord, Camille Roelens me rapproche du "convivialisme" courant avec lequel, je n'ai pas particulièrement de proximité. En effet, le "convivialisme" est anti-néolibéral, alors que mes positions me rapprochent plutôt de l'anti-capitalisme.

 

Par ailleurs, Camille Roelens me qualifie de "productiviste". J'ai l'impression que dans son article, il effectue une confusion avec le marxisme orthodoxe (qui s'appuie sur la croissance des forces productives) et qui est donc bien productiviste. Cependant, dans mes travaux, je n'ai jamais adhéré à ce marxisme, déjà parce que je ne suis pas marxiste, mais marxienne. Mes références sont plutôt le féminisme matérialiste et non le marxisme orthodoxe.

 

Ce faisant, je me réfère aux concepts féministes de travail qui ne sont pas tant centrés sur le travail productif que sur le travail reproductif. D'ailleurs, ce point apparaissait très clairement dans un chapitre d'ouvrage qui était cité dans l'appel à contribution, rédigé par les deux coordinatrices de ce dossier consacré aux Pédagogies critiques et l'anthropocène.

 

En effet, dans ce chapitre, intitulé “Transition écologique et travail des femmes: au coeur de l’exploitation” ( Dir Roland Pfefferkorn et Laurence Grandchamp, Résistance et émancipation des femmes du sud, Paris, L’Harmattan, 2017, p.33-50), j'effectue une critique de la centralité du travail productif dans l'anarchisme et le marxisme classique. De ce fait, mes positions peuvent être plutôt qualifiées d'éco-féministes, au sens de la perspective de subsistance de la féministe matérialiste Maria Mies.  

 

J'ai aussi par le passé écrit un chapitre intitulé: "Gauche productiviste et grammaires de la décroissance", in L'antiproductivisme, un défi pour la gauche ?, Dir. Michel Lepesant, Brest, Editions Parangon. Cet ouvrage réunissait des contributions visant à défendre l'anti-productivisme. 

 

J'ai souvent également développé dans mes travaux des thèses "technocritiques" (au sens de François Jarriges) influencées par l'Ecole de Francfort ou encore par exemple Simone Weil. Là encore, ces thèses ne sont guère compatibles avec le productivisme qui suppose une valorisation des progrès techniques qui permettent la croissance des forces productives. 

 

Donc j'ai été ainsi très étonnée de me voir attribuer des thèses qui n'étaient pas du tout les miennes. Ce qui est bien dommage, c'est que de ce fait les vrais sujets de débat entre nos deux perspectives n'ont pas été abordés. Je suis une tenante du radicalisme politique et de la démocratie radicale, de l'éducation à la citoyenneté radicale. Il y aurait donc pu avoir des vrais sujets de discussions entre nous portant sur la place des mouvements sociaux (dans l'éducation populaire) ou encore des rapports sociaux de pouvoir (capitalisme, sexisme, racisme, validisme) dans une philosophie politique de  l'éducation. 

 

De ce fait, j'espère que nous aurons l'occasion avec Camille Roelens d'aborder les vrais sujets de divergences de fond et non pas malheureusement une critique de positions que je n'ai jamais défendues.

 

Irène Pereira