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Pédagogie critique : axes de la lutte anti-discrimination

 

 

Quels peuvent être les axes d’un atelier anti-discrimination ou égalité réunissant des personnes concernées et des allié-e-s ?

 

Ces groupes peuvent être créées au sein d’établissements scolaires ou d’autres structures à vocation éducatives,sociales ou militantes par exemple.

 

Les axes de ces groupes peuvent être les suivants :

 

1) Former sur le caractère socialement construit des inégalités et des discriminations :

 

- Souvent la plupart des personnes tendent à naturaliser les inégalités alors qu’elles sont socialement construites sur la base de différences.

 

On peut prendre pour exemple à cet égard le handicap. Il existe ce que l’on appelle un modèle médical du handicap : celui-ci fait du handicap une déficience biologique dont est porteuse une personne.

 

Le modèle social du handicap conduit à montrer au contraire que le handicap n’est pas uniquement ou avant tout un problème biologique, il est avant tout un problème social dans la mesure où il génère des discriminations.

 

L’alliance n’est possible qu’à partir du moment où les inégalités sont dénaturalisées.

 

Exemple de thématiques : classisme, racisme, sexisme, grossophobie, validisme, sanisme, LGBTQIphobie....

 

2) Former sur l’existence de discriminations systémiques

 

Prendre conscience du caractère systémique des discriminations consiste à prendre conscience du fait que ces discriminations traversent différents champs de la société : accès au logement, espace publique, champ politique, monde professionnel, espace domestique…

 

Les discriminations sont souvent imbriquées. Dans ce cas, il est nécessaire également de prendre conscience que le croisement de plusieurs discriminations peuvent avoir des effets spécifiques.

 

3) Constituer des groupes de soutien 

 

Le groupe de soutien aide les personnes socialement discriminées à faire face aux discriminations par des stratégies individuelles et/ou collectives.

 

Il aide également les allié-e-s à savoir comment ils peuvent se comporter pour intervenir ou/et soutenir une lutte collective à laquelle ils/elles ne sont pas directement concernées.

 

Cela peut passer par exemple par des groupes de discussion (de 10/12 personnes) ou encore des activités de théâtre forum.

 

4) Education aux droits et empowerment

 

Il s’agit donc de viser un empowerment (empouvoirement) des personnes socialement discriminées.

 

Cela peut passer entre autres par l’éducation aux droits. Connaître ses droits peut permettre aux personnes socialement discriminées de mieux se défendre face aux situations d’oppression qu’ils/elles subissent.

 

5) Élaborer des actions de sensibilisation 

 

Ces groupes doivent permettre d’élaborer des actions de sensibilisation qui permettent à des personnes extérieures à ces groupes de prendre conscience de l’existence de discriminations sytémiques.

 

6) Elaborer des actions collectives de transformation

 

Ces actions collectives ont pour objectif d’agir concrètement pour transformer les situations : modifier la législation, faire pression sur un employeur, sur des commerçants...

 

 

 

Pédagogie critique de la vulnérabilité

 

 

Plusieurs philosophes contemporains ont souligné comment la vulnérabilité était au coeur de l’expérience anthropologique et comment elle vient fondamentalement s’opposer à la logique néolibérale. Se pose alors la question de savoir en quoi peut consister une pédagogie critique de la vulnérabilité.

 

Pédagogie des opprimés, pédagogie de la vulnérabilité.

 

En écrivant Pédagogie des opprimés, Paulo Freire fait le choix éthico-pédagogique de se situer du côté des opprimés. Mais en quoi, la pédagogie des opprimés peut avoir un rapport avec une pédagogie des vulnérables ?

 

La notion d’opprimé, dans Pédagogie des opprimés de Paulo Freire, fonctionne comme un « signifiant vide » (Laclau). Tout groupe socialement opprimé peut se retrouver dans la notion d’ « opprimé ». Opprimé ne désigne pas un groupe social particulier, mais une place dans les rapports sociaux de pouvoir. Il existe dans sa dualité avec la figure de l’oppresseur.

 

La vulnérablilité désigne chez plusieurs auteurs contemporains, tels que Butler ou Le Blanc, une caractéristique anthropologique. L’être humain se caractérise par l’expérience de la vulnérabilité : l’enfance, la maladie, la vieillesse… Tous les êtres humains ne sont pas exposés au même titre à la vulnérabilité… Mais la vulnérablité est un possible de l’existence humaine auquel chacun/chacune peut être confronté à titre de « sujet » ou d’aidant-e.

 

Les vulnérables désignent plus particulièrement l’ensemble des groupes sociaux confrontés à une expérience plus spécifique de la vulnérabilité.

 

Comme le souligne plusieurs auteur-e-s, tels que Butler, la vulnérablité, car elle s’associe à l’improductivité ou à la faible productivité, vient entrer en contradiction avec la logique de performance, d’excellence et de productivisme du néolibéralisme.

 

Vulnérabilité, pédagogie des opprimés et allié-e-s

 

La pédagogie critique a à faire advenir une conscientisation des allié-e-s que la vulnérabilité n’est pas l’affaire d’un groupe particulier, les exclus, mais que la vulnérabilité est une expérience susceptible de toucher tout le monde.

 

Le rôle de la pédagogie critique est donc de développer cette conscientisation d’une solidarité entre les personnes vulnérables et ceux qui n’ont pas conscience actuellement de leur vulnérabilité, qui n’ont pas conscience que l’expérience de la vulnérabilité est au coeur de l’expérience anthropologique et que le social doit donc s’organiser à partir d’une pensée de la vulnérabilité.

 

Il ne s’agit pas de penser le fonctionnement de la société à partir de l’homme blanc adulte valide en bonne santé, mais à partir du respect de la dignité de la personne en extrême dépendance.

 

Encapacitation des personnes vulnérables et pédagogie des opprimés

 

La pédagogie des opprimés s’est donnée pour objectif de développer la capacité des opprimés à se constituer comme des sujets de l’histoire capables de revendiquer pour être respectés et conquérir des droits.

 

La pédagogie critique a pour fonction d’aider les personnes vulnérables à prendre conscience de leur pouvoir en tant que groupe collectif. Il ne s’agit plus de se penser comme individu vulnérable, mais comme personne partageant une condition sociale sur laquelle il est possible d’agir.

 

De là, la pédagogie critique vise à ce que les vulnérables puissent s’éprouver comme sujet collectif historique transformateur agissant.

 

On peut citer plusieurs exemples. Les universités d’ATD Quart monde peuvent apparaître comme des expériences pédagogiques avec des personnes vulnérables.

 

La lutte des malades du SIDA, avec Act Up, a constitué un exemple historique où des personnes vulnérables se sont constitués en sujet historiques transformateurs.

 

Référence :

 

Botbol Baum, Mylène. « Pour sortir de la réification de la vulnérabilité, penser la vulnérabilité du sujet comme capacité », Journal international de bioéthique et d'éthique des sciences, vol. vol. 27, no. 3, 2016, pp. 13-34.

 

Guillaume le Blanc - Que faire de notre vulnérabilité ? (2009) - https://www.youtube.com/watch?v=rT2XTNwqbRs

 

Guillaume Le Blanc, « Une voix à soi » (2011).URL : http://www.urbain-trop-urbain.fr/wp-content/uploads/2011/04/Guillaume-Leblanc_Sans-voix.pdf

 

Corine Pelluchon, Du principe d’autonomie à une éthique de la vulnérabilité (2009) – URL : http://corine-pelluchon.fr/wp-content/uploads/2013/07/article-pour-CS%C3%A8vres.pdf

 

Pascale Molinier, « Les écuries d’Augias : mythe de la performance et déni de vulnérabilité ». URL : https://www.raison-publique.fr/IMG/pdf/raison_publique_14.pdf

 

 

Un enjeu du monde du travail et syndical : la lutte contre la désinsertion professionnelle

 

 

Encore peu connue, cette thématique est pourtant conduite à devenir un enjeu important du monde professionnel et syndical dans les années à venir.

 

Contexte de cette problématique sociale

 

En 2017, le rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales) intitulé « La prévention de la désinsertion professionnelle des salariés malades ou handicapés » précise qu’« en matière de dialogue social, les thèmes du handicap et du maintien en emploi sont plutôt consensuels » (p.4) (1).

 

Pourtant ces problématiques restent en réalité largement méconnues et font l’objet de freins.

 

Or ce sont actuellement : « vraisemblablement entre un et deux millions de salariés qui sont menacés à court moyen-terme par un risque de désinsertion professionnelle (soit 5 à 10 % des salariés) » (p.3).

 

Néanmoins de plus en plus, ces questions sont amenées à se poser en lien avec les maladies chroniques qui touchent 20 % de la population française dont 10 % sont en ALD. Cela peut être illustré par exemple par le passage du SIDA du statut de maladie mortelle à celui de maladie chronique du fait du progrès des thérapies. Il en va de même par exemple d’un certain nombre de cancers.

 

Une autre raison plus ambivalente de cette importance de la lutte contre la désinsertion professionnelle tient à l’allongement des carrières : vieillissement de la population active, recul de l’âge de la retraite… Du côté des pouvoirs publics, il s’agit d’éviter qu’une partie de la population quitte l’activité professionnelle et ne soit tributaire uniquement de la protection sociale. Du côté des entreprises, la position est plus ambivalente. Le maintien dans l’emploi et l’aménagement de poste peut-être perçu comme un coût et l’inaptitude peut être préférable pour privilégier le recours à des salariés en meilleurs santé et plus jeunes, jugés plus productifs. Du côté des salariés, les enjeux peuvent être également ambivalents. Ils peuvent être confrontés à des pressions pour un retour plus rapide au travail ou encore à un refus de départ anticipé à la retraite, à un maintien forcé à l’emploi. Mais à l’inverse, bon nombre d’entre eux et elles craignent la perte de ressources financières, de lien social, mais également de réalisation de soi qui est lié pour eux et elles à l’activité professionnelle.

 

La prévention de la désinsertion professionnelle : la responsabilité de l’employeur

 

Selon le rapport de l’IGAS, « les études relatives aux inaptitudes… [celles-ci] sont rapportées pour les deux tiers d’entre elles à une origine non professionnelle » (p.15).

 

Néanmoins, cela ne veut pas dire loin sans faut que les employeurs n’ont pas une responsabilité à jouer dans la prévention du maintien dans l’emploi relativement à l’ensemble des maladies et des risques de handicaps.

 

En effet, face à la problématique du maintien dans l’emploi et de la lutte contre la désinsertion professionnelle, la responsabilité de l’employeur ne peut se limiter uniquement à la lutte contre les accidents du travail, les maladies professionnelles ou encore les risques psycho-sociaux au travail.

 

En effet, comme le recommande la Haute Autorité de Santé (HAS) en 2019 : « Il est recommandé de repérer, en amont de tout arrêt de travail, toute altération de l’état de santé du travailleur ayant un retentissement sur ses capacités fonctionnelles et de travail » (2).

 

Ce qui veut dire que pour la Haute Autorité de Santé, l’employeur doit avoir la responsabilité de maintien dans l’emploi des salariés indépendamment même que la dégradation de l’état de santé soit directement liées aux conditions de travail.

 

De ce fait, il serait sans doute nécessaire que la législation et la jurisprudence considère comme une négligence de la part de l’employeur le fait de ne pas être intervenu pour favoriser le maintien dans l’emploi du ou de la salariée à partir du moment où il était possible de repérer une « altération de l’état de santé du travailleur ayant un retentissement sur ses capacités fonctionnelles et de travail ».

 

La prévention de la désinsertion professionnelle : le poids de l’organisation du travail

 

Selon le rapport de l’IGAS, « Il est souvent répété que 95 % des inaptitudes prononcées par les services de santé au travail aboutissent à un licenciement et que ceci signerait l’échec des politiques de maintien en emploi ».

 

Il est nécessaire de s’interroger sur les logiques profondes d’une telle situation. Avec les nouvelles formes de management néolibérales dans le secteur privé et leur extension au secteur public, il ne s’agit plus seulement de « bien faire son travail », il s’agit d’être « excellent » tout le temps, d’être à fond tout le temps…

 

Le productivisme exacerbé tend à faire disparaître les emplois qui permettaient aux personnes en situation de maladie invalidante ou de handicap de se reclasser. De même, dans une économie néolibérale, qui survalorise la performance, le ou la travailleuse en situation de handicap ou de maladie chronique peut être vu comme une personne peu productive.

 

Sur un plan éthique, l’on voit donc que la place des personnes en situation de handicap et/ou malade chronique conduit à des choix profonds concernant l’organisation du travail et le sens du travail. En effet, voulons-nous d’un monde du travail qui considère qu’il n’y a pas de place pour les personnes en situation de handicap et/ou malade chronique car il n’y aurait de place que pour les plus productifs? Ou considérons-nous que le monde du travail doit être organisé de telle manière qu’il permette à tout/tes les travailleuses de pouvoir y trouver une place en fonction de leur capacité ?

 

Les organisations du travail les plus tournées vers la performance et la compétitivité sont aussi celles qui sont les plus excluantes pour les personnes en situation de vulnérabilité. Dans ces organisations du travail, il n’y a en réalité pas de place pour toutes les personnes en situation de vulnérabilité sociale : les mères célibataires, les aidant-e-s, les personnes en situation de handicap, les personnes atteintes de maladie chronique…

 

En réalité, le choix que nous sommes conduits à faire concerne la place respective de la recherche d’efficacité économique et celle du respect de la dignité de chaque personne humaine quelque soit ses capacités et son état de santé.

 

Le maintien dans l’emploi et la lutte contre la désinsertion professionnelle : un changement de culture et de pratique dans le monde du travail néolibéral

 

Ainsi au-delà de la prévention, lorsque le handicap et la maladie sont déjà là, constitutifs d’évènements de la condition humaine, le maintien dans l’emploi suppose d’accepter des modifications dans les habitudes d’organisation du travail.

 

Or trop souvent encore les responsables hiérarchiques, les responsables de ressources humaines ne prennent pas en compte ces problématiques, y compris dans la Fonction publique.

 

Certains comportements peuvent ressortirent dès lors de la « discrimination indirecte » relativement à la situation de handicap ou à l’état de santé.

 

On peut avoir l’habitude de se réunir dans une salle qui en réalité est inaccessible à des collaborateurs/trices en situation de handicap. On peut avoir l’habitude d’organiser des réunions tôt le matin ou tard le soir qui ne peuvent pas être suivies par des personnes en situation de maladie chronique du fait de leur état de fatigue.

 

Changer les formes d’organisation du travail pour qu’elles soient plus inclusives pour tous et pour toutes constitue une lutte pour limiter la colonisation du travail par le management néolibéral.

 

S’organiser et lutter en tant que personnes en situation de handicap ou de maladies chroniques

 

Il y a au moins deux difficultés pour que les travailleurs et travailleuses en situation de handicap et de maladies chroniques se structurent en mouvement social :

 

- la première tient à la difficulté d’assumer publiquement l’identité de personnes en situation de handicap – quand 80 % des handicaps sont invisibles – et la situation de personnes malades – quand la maladie relève de l’intime et est protégée par le secret médical.

 

- la seconde tient au fait que la constitution de mouvements sociaux de personnes handicapées a eu lieu surtout dans les pays anglo-saxons et que le seul véritable mouvement social de personnes en situation de maladie, a été le mouvement des malades du SIDA.

 

Synthèse :

 

- La question de la lutte contre la désinsertion professionnelle des personnes en situation de handicap ou de maladie chronique est un enjeu social émergent par son ampleur.

 

- Au fond de cette problématique sociale, se trouve un enjeu de lutte contre l’extension du modèle néolibéral de travail qui touche tous les salariés.

 

- Il existe un vrai enjeu à ce que les travailleurs-ses en situation de handicap et/ou de maladies chroniques se mobilisent en ayant pour allié-s l’ensemble des autres travailleurs-ses

 

Références bibliographiques :

 

IGAS, « La prévention de la désinsertion professionnelle des salariés malades ou handicapés », 2017. URL : http://www.igas.gouv.fr/IMG/pdf/2017-025R_Tome_I.pdf

 

HAS, « Santé et maintien en emploi : prévention de la désinsertion professionnelle des travailleurs », 15/02/19. URL : https://www.has-sante.fr/jcms/c_2903507/fr/sante-et-maintien-en-emploi-prevention-de-la-desinsertion-professionnelle-des-travailleurs

 

 

 

 

 

 

- Vulnerabilité et néolibéralisme - Les discriminations en raison de la situation de handicap ou de l’état de santé au travail

 

 

La lutte contre les discriminations en raison de la situation de handicap ou de l’état de santé ne peut entrer qu’en contradiction avec le néolibéralisme.

 

La vulnérabilité face au néolibéralisme

 

La notion de vulnérabilité occupe une place centrale dans l’éthique du care comme caractéristique de la condition humaine. L’être humain est confronté dans son existence à l’expérience de la vulnérabilité d’une manière plus ou moins marquée selon les personnes : enfance, maladie, vieillesse. (voir : Le Goff et Garreau, Care, justice et dépendance, PUF, 2010).

 

La lutte contre les discriminations découle de l’égale dignité de chaque être humain telle qu’elle est proclamée dans la DUDH de 1948 : « Tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droit».

 

Cela fait suite entre autres au programme Aktion 4 mis en œuvre par les nazis qui se proposait l’extermination des personnes en situation de handicap.

 

L’éthique, qui caractérise le néolibéralisme, est de type utilitariste. Ce qui compte c’est l’efficacité économique. Le respect de la dignité de chaque personne peut être sacrifiée, s’il le faut, sur l’hotel de l’efficacité économique. De même, l’éthique utilitariste du néolibéralisme rentre en contradiction avec l’éthique du care qui met en avant l’importance de prendre soin des personnes vulnérables.

 

Or le droit de la non-discrimination vient s’opposer à l’économie néolibérale à plusieurs niveaux. En effet, le néolibéralisme vante la performance sans égard pour la vulnérabilité.

 

Faire en sorte que les personnes en situation de handicap ou atteintes de maladies chroniques puissent accéder à l’emploi ou conserver leur emploi est un enjeu du droit de la non-discrimination.

 

Or, pour le néolibéralisme, ces personnes sont peu performantes, peu productives, voire improductives.

 

Certains voient dans le droit de la non-discrimination, un simple management de la diversité. Mais en réalité, le droit de la non-discrimination, quand il s’applique aux personnes en situation de handicap ou atteints de maladies chroniques, impose des devoirs et des limitations qui ont un coût financier.

 

C’est le cas par exemple des aménagements raisonnables du poste de travail qu’est tenu de mettre en œuvre l’employeur. Ou encore de la discrimination indirecte qui consiste à prendre une mesure en apparence neutre, mais qui a fait des effets discriminatoires. Imaginons par exemple, une réunion de travail qui a lieu systématiquement dans une pièce non-accesssible pour les collaborateurs en situation de handicap.

 

La constitution en septembre 2019 de l’ANTHEN – Association des travailleurs-e-s handicapés (ou en ALD) de l’Education nationale montre que le non-respect des droits des personnes en situation de handicap ou de maladie invalidante n’existe pas que dans le secteur privé, mais également dans le secteur public sous l’effet du nouveau management public. C’est souvent au nom d’une logique budgétaire, abritée sous l’expression « nécessité de service » que les droits de ces personnels ne sont pas respectées.

 

Mais le non-respect des droits peu également passer par des formes plus insidieuses, lorsque les organisations de travail implique des formes de travail gratuit, des horaires élastiques… produisant ainsi des formes de discriminations indirectes à l’égard des travailleurs/ses les plus en situation de vulnérabilité : en situation de handicap, maladie invalidante ou même par exemple mère célibataire...

 

Manifeste revendicatif de l’ANTHEN - https://assoanthen.wordpress.com/archives/manifeste-revendicatif/

 

La place des travailleuses et des travailleurs en situation de handicap ou atteints de maladies chroniques invalidantes

 

En France, c’est une personne sur six qui est en situation de handicap et 80 % sont des handicaps invisibles. Le handicap n’est pas avant tout une notion biologique, mais c’est une institution (voir Bodin, L’institution du handicap, La Dispute, 2018). Cela veut dire que la situation de handicap n’ouvre des droits en France que lorsqu’elle est reconnue par la MDPH.

 

Il y a 20 % de la population qui vit avec une maladie chronique et environ 10 % a une reconnaissance d’Affection Longue Durée (ALD). Celle-ci désigne des « affections dont la gravité et/ou le caractère chronique nécessitent un traitement prolongé et une thérapeutique particulièrement coûteuse ». La reconnaissance d’une maladie comme ALD ouvre là encore des droits particuliers. Le malade est ainsi instituée par la société comme ayant une maladie chronique longue et grave.

 

Le pourcentage de personnes ayant une reconnaissance de handicap et/ou d’ALD augmente avec l’âge. Ce qui fait que par exemple l’âge moyen des personnes ayant une reconnaissance d’ALD est de 63 ans. Ce qui fait donc que le pourcentage de personnes en situation de handicap et/ou en ALD, en âge de travailler, est relativement moindre que la moyenne générale des ALD ou des reconnaissances de handicap. Néanmoins, il reste conséquent.

 

La discrimination en raison de la situation de handicap est la première cause de saisine du défenseur des droits, celle en raison de l’état de santé est la troisième cause.

 

Les luttes des travailleurs-ses en situation de handicap ou/et touché par une maladie invalidante

 

Le modèle social du handicap (contre le modèle médical du handicap) a été à partir des années 1970 le support des mouvements sociaux de personnes en situation de handicap qui réclamaient une vie autonome en particulier dans les pays anglo-saxon.

 

La lutte contre le SIDA (voir Broqua, Agir pour ne pas mourir, Presses de ScPo, 2005) constitue l’irruption des malades comme acteurs de luttes sociales.

 

Néanmoins, il reste encore à ce que les travailleurs et travailleuses en situation de handicap et de maladie invalidante (ALD) deviennent également des acteurs et des actrices spécifiques de luttes au travail au même titre par exemple que les femmes.

 

 

 

Ethique de la critique : contre l’hégémonie de la raison calculante

 

 

L’obsession de la mesure, de la quantification et de l’évaluation est une des caractéristiques de notre société actuelle. Mais quels sont les problèmes posés par une telle orientation ?

 

L’obsession de la quantification

 

Dans L’homme unidimensionnel, Herbert Marcuse, suivant en cela Heidegger, avait mis en avant la manière dont la science et la technique moderne s’était édifiée sur la primauté accordée à la raison calculante : « la nature est écrite en langage mathématique » (Galilée)

 

Cette hégémonie de la rationalité calculante se retrouve à de multiples niveaux. Par exemple, si on prend le domaine de l’éducation et de la recherche :

- la notation des élèves

- les évaluations internationales PISA qui comparent et évaluent l’efficacité des systèmes éducatifs

- l’éducation par les preuves qui veut mesurer l’efficacité des pratiques pédagogiques

- l’évaluation des chercheurs sur des critères quantitatifs : nombre de publications, nombre de citations…

 

Cette obsession de la quantification se retrouve également par exemple avec les applications dédiées au quantified-self : la mesure des caractéristiques biologiques des personnes.

 

Ce ne sont là que quelques exemples qui se retrouvent en particulier dans les politiques publiques ou encore au travail. Elle se traduit par la mesure du temps, des performances, la marchandisation…

 

Si la quantification se retrouve dans la marchandisation, l’obsession de la quantification n’est pas à l’oeuvre uniquement dans la marchandisation. C’est un phénomène plus large que la sphère marchande : par exemple la statistique publique repose sur un processus de quantification de la réalité sociale.

 

Pourquoi quantifier ? La quantification permet de mettre en œuvre des équivalences entre des réalités qualitativement différentes, elle va permettre de les normaliser, de les standardiser, de les comparer, de les classer.

 

En définitif, ce qui caractérise la logique de quantification, c’est la possibilité de rendre commensurable et donc comparable toute réalité qui perd alors la dimension qualitative qui la singularise. L’obsession de la quantification est liée à une volonté de pouvoir, d’arraisonnement, qui n’est pas propre au marché, puisqu’on le trouve également dans l’État bureaucratique. La quantification devient alors un instrument de contrôle et de normalisation des individus.

 

La justification d’une telle opération s’appuie sur l’objectivation qui viendrait réduire l’arbitraire du jugement subjectif. La quantification est présentée comme une garantie d’objectivité et de rationalité universelle.

 

Les effets de la quantification

 

Cette hégémonie de la raison calculante conduit à certaines difficultés :

 

- La colonisation du monde vécu par la quantification : tout doit être quantifiable, même ce qui a priori, ne semblait pas être quantifiable. Ainsi, on essaie de mesurer le bonheur avec des indicateurs.

 

- Ce qui n’est pas quantifiable se trouve délégitimé, voire est considéré comme n’existant pas.

 

Les dangers de l’instrumentalisation de la quantification : La quantification donne à ceux qui la pratique l’illusion de la scientificité. Mais il ne suffit pas de quantifier pour faire œuvre d’action scientifique. Sur ce plan, le racisme de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle en donne un exemple. L’obsession de la quantification a été mise au service d’une idéologie raciste. L’existence de différences quantitatives était en soi sensé justifier le bien-fondé d’une théorie.

 

L’inégalité de la taille et du poids des cerveaux entre hommes et femmes a pu être également utilisé pour justifier une inégalité d’intelligence entre hommes et femmes. La quantification est fétichisée et se trouve investie d’une valeur en soi, alors que la quantification ne prend sens que dans une théorisation scientifique plus vaste d’un champ de savoir.

 

Des limites à l’hégémonie de la quantification ?

 

Si l’on regarde depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, à travers les évolutions du droit, la seule valeur qui semble résister idéologiquement à la quantification est le respect de la personne humaine.

 

Il faut néanmoins ne pas confondre l’être humain en tant que réalité biologique, qui est soumis par la science à un processus de quantification et la personne humaine, en tant que réalité morale, qui échappe à ce processus de quantification, par sa valeur inestimable.

 

Le droit protège surtout la personne humaine, et par extension le corps humain, de la quantification marchande. C’est l’indisponibilité du corps humain. En suivant en cela Kant, qui affirme que l’être humain à une dignité, alors que la chose peut avoir un prix. Ce refus d’une marchandisation de la personne se trouve également dans le refus de la traite des êtres humains.

 

En dehors de la marchandisation, l’éthique déontologique, contrairement à l’utilitarisme, refuse la mesure quantifiable de la valeur d’un être humain. Ainsi, d’un point de vue déontologique, la valeur de la vie d’un seul être humain n’a pas moins de valeur que celle de 1000 êtres humains. En effet, chaque être humain a une valeur qui est absolue, infinie, et donc inestimable.

 

Conclusion :

 

Ainsi, un des enjeux de notre société actuelle est la lutte pour la reconnaissance de la légitimité de ce qui n’est pas mesurable, pour que ce qui n’est pas encore quantifié ne puisse pas l’être. Il s’agit de résister à la cage d’acier de la quantification universelle.

 

 

 

L’Ethique de la critique contre l’hégémonie de l’éthique utilitariste

 

 

L’éthique de la critique développe un discours contre-hégémonique face à la colonisation de l’ensemble des sphères de l’existence par la logique utilitariste.

 

Les formes de l’hégémonie utilitariste :

 

Parmi les critiques qui ont été portées à la domination de l’éthique utilitariste, on trouve la théorie critique de l’école de Francfort sous la forme de la critique de la raison instrumentale. On trouve également les critiques portées par le Mouvement du MAUSS (voir la Revue du Mauss). La logique utilitariste se caractérise par la recherche de l’efficience à savoir le calcul d’un optimum d’efficacité (temps/coût). L’utilitarisme se distingue des formes traditionnelles de l’utilité dans la mesure où il se caractérise par une obsession de l’optimisation des choix et des actions par la rationalité calculante.

 

La domination de la raison instrumentale :

Les philosophes de l’école de Francfort ont caractérisé la modernité par la domination de la raison instrumentale. Celle-ci caractérise aussi bien l’État moderne bureaucratique que le système capitaliste. La domination de la raison instrumentale consiste dans un calcul d’optimisation des moyens relativement à la finalité. Le philosophe Jurgen Habermas a également insisté sur le fait que la domination de la raison instrumentale tend à coloniser également le monde vécu, le monde de la vie quotidienne.

Avec l’expansion des technologies numériques, il est possible de parler d’une accélération (voir H. Rosa) de la domination de la raison instrumentale. Le numérique permet d’optimiser encore davantage la recherche d’efficacité par une puissance de calcul accrue.

 

L’éthique utilitariste :

L’utilitarisme est un courant de la philosophie morale qui considère que l’être humain est mu par le calcul de l’optimisation de son plaisir. L’utilitarisme essaie de produire une théorie morale à partir d’une définition du bonheur commun conçu comme un optimum du plaisir. (voir Peter Singer, L’altruisme efficace)

 

La théorie néoclassique en économie :

La théorie économique néoclassique est la base des théories économiques visant à justifier le fonctionnement du marché entre autres dans sa forme néolibérale. L’individu y est considéré comme un homo oeconomicus qui calcule son utilité à partir d’un optimum entre peine et plaisir (voir : D. Cohen, Homo oeconomicus prophète des temps présents)

 

Les conséquences de l’hégémonie de l’utilitarisme :

 

- Le devenir marchandise du monde : Avec la domination de l’éthique utilitariste, on assiste à un risque de transformation de toute réalité (nature, être humain…) en marchandise et la transformation des relations humaines en contrat marchand. (voir M. Sandel, Ce que l’argent ne saurait acheter).

 

- L’hégémonie de l’éthique utilitariste : L’éthique utilitariste entre en contradiction avec d’autres éthiques comme l’éthique du care (sollicitude) ou encore l’éthique déontologique (valeur absolue de la dignité de la personne humaine).

 

- La colonisation de l’ensemble des sphères de l’existence : La logique utilitariste qui s’est imposé avec la centralité accordée par l’économie néolibérale au marché entre en contradiction avec les logiques de désintéressement qui sont sensés régir d’autres sphères d’activités : l’art, la recherche scientifique…

 

- La destruction des formes non-utilitaristes de l’économie : La logique utilitariste consiste à concevoir l’économie comme un calcul d’utilité. Néanmoins, il existe d’autres conceptions de l’économie pouvant reposer sur le don/contre-don (Mauss avec le potlatch) ou encore la solidarité (le solidarisme de Léon Bourgeois) ou encore le mutuellisme (Proudhon).

 

 

 

Ethique de la critique : Les mécanismes de la « banalité du mal » au travail

 

 

Dans Souffrances en France, C. Dejours avait essayé de décrypter certains mécanismes de la « banalité du mal » au travail. On peut essayer en dehors des analyses qui ont déjà été proposées par cet auteur de mettre en lumière d’autres mécanismes.

 

Plusieurs des mécanismes ci-dessous peuvent renvoyer à ce que Weber avait qualifié de « cage d’acier » et qui caractérisent selon lui aussi bien l’État bureaucratique que l’entreprise capitaliste. On les retrouve par exemple lorsque Weber décrit le fonctionnement de l’administration bureaucratique avec par exemple l’impersonnalité ou le formalisme.

 

 

- La déresponsabilisation :

 

Dans les grandes organisations de travail, le fait que certaines fonctions puissent être assumées collectivement peut conduire à ce que chaque personne individuellement ne se sente pas responsable de la situation.

 

On observe ce phénomène également en cas d’agression dans un espace public, chacun s’attend à ce que l’autre intervienne, et de fait personne ne réagit. C’est ce que des psychologues sociaux ont appelé « l’effet du passant ».

 

Par exemple, dans une organisation du travail, un mail envoyé à un service par un collaborateur d’un autre service pour mettre en lumière une situation problématique peut rester sans réponses car au sein de ce service personne ne considère que cette situation ne relève personnellement de sa compétence et de sa responsabilité.

 

- L’impersonnalité

 

Dans les grandes organisations de travail, les relations peuvent être impersonnelles, à travers des échanges de mail, donc le fait de ne pas avoir directement à faire aux personnes, peut créer une situation d’impersonnalité. De fait, impersonnalité et déresponsabilisation peuvent être liées.

 

E. Lévinas a souligné dans son travail sur la morale que le visage de l’autre porte une exigence morale. Le caractère impersonnel des échanges peut au contraire faire disparaître le sentiment d’exigence morale. C’est une situation que l’on observe également dans les échanges en ligne qui peuvent faciliter le passage à des comportements problématiques.

 

- La rationalité instrumentale

 

Les organisations de travail néolibérales ou technocapitalistes, dominées par une logique d’efficacité, conduisent les individus à raisonner selon la logique instrumentale.

 

Pris dans la logique de raisonnement que leur impose l’organisation du travail, ils ont une plus grande difficulté à faire primer la raison pratique, la conscience morale.

 

C’est ce qu’Adorno a appelé le « voile technologique ». Les individus se mettent à raisonner avant tout sur l’efficacité des moyens et oublient les finalités.

 

Au lieu par exemple de prendre en compte comme une priorité la santé des travailleurs, les encadrants raisonnent en faisant intervenir en priorité des considérations qui relèvent du calcul d’efficacité.

Conclusion :

 

La « banalité du mal » au travail ne peut se limiter à une analyse simplement morale, qui ne fait intervenir que les relations interpersonnelles, elle implique une analyse des logiques d’organisation qui favorisent chez les acteurs et actrices des comportements où l’expression de la conscience morale devient secondaire.  

Pédagogie critique : La lutte pour l’humanisation des relations d’enseignement

 

La pédagogie critique implique une praxis de lutte contre la déshumanisation de l’enseignement, pour une ré-humanisation des relations d’enseignement.

 

Contre la domination technicienne en pédagogie

 

Le fait de considérer la pédagogie comme un ensemble de techniques ou une simple méthode conduit à une déshumanisation de l’enseignement. En effet, il en résulte plusieurs points problématiques :

 

a) la croyance que l’émancipation de l’être humain peut être obtenue avant tout par des techniques et non pas par une transformation socio-politique et un épanouissement existentiel des personnes.

 

b) la tendance au procéduralisme : bien enseigner ce serait appliquer un ensemble de procédures techniques sans même y mettre de sens.

 

Cette conception erronée de la pédagogie résulte en réalité d’une confusion entre pédagogie, qui est un agir ethique (praxis), et de la didactique (qui est un agir technique).

 

La pédagogie critique vise la lutte contre la déshumanisation dans les relations d’enseignement, c’est à dire à une relation qui traite l’être humain comme un objet, en particulier de fait d’enjeux capitalistes, de rapports sociaux de classes sociales, sexistes, racistes...

 

Par exemple, réduire l’enseignement à un entraînement à des compétences techniques, en vue de l’employabilité sur le marché, est une des formes de réification de l’enseignement et donc une déshumanisation de l’enseignement.

 

L'exacerbation de la déshumanisation peut être induite par l'imposition de nouvelles technologies du numérique, par l'éducation par les preuves...

 

Pour l’humanisation des relations d’enseignement

 

L’humanisation de la relation d’enseignement implique de refuser de considérer la pédagogie comme un ensemble de techniques et de procédure à appliquer.

 

La pédagogie critique recherche les conditions d’une relation d’enseignement authentique au sens d’une relation d’enseignement qui implique un dialogue véritable entre des êtres humains.

 

Paulo Freire, dans une conférence intitulée « Les vertus d’un éducateur progressiste », dit que l’une de ces vertus est l’amour. Par là, il entend que la relation d’enseignement authentique ne peut être fondée sur un faire semblant : dans une telle conception l’enseignant aurait appris des techniques qu’il appliquerait, sans s’impliquer subjectivement, par exemple pour faire semblant de s’intéresser aux élèves…

 

La pédagogie critique cherche à humaniser la salle de classe et plus largement l’école, à en faire un espace de relations authentiquement humaine, qui ne soit pas avant tout structuré par des rapports sociaux de pouvoir, mais par une considération authentique accordée aux personnes.

 

Il s’agit dès lors de se demander dans la relation pédagogique comment puis-je dans ma manière d’agir considérer les apprenants authentiquement comme des sujets, comme des personnes humaines, digne de considération.

 

Une finalité : le développement de la conscience sociale critique (« conscientisation »)

 

La finalité de l’enseignement, au sens de Paulo Freire, ce n’est pas apprendre, c’est développer la conscience sociale critique, la prise de conscience de l’existence de rapports sociaux de pouvoir qui déshumanisent les êtres humains et cela dans l’objectif de lutter contre.

 

Une telle finalité implique un parti pris de la part de l’enseignant-e, celle de considérer que l’enseignement des disciplines et leur didactique comme ayant pour finalité le développement de la conscience sociale critique.

 

Le refus de se limiter à la salle de classe

 

La lutte contre la déshumanisation de la relation d’enseignement ne peut être menée uniquement par un changement de pratiques dans la salle de classe.

 

En effet, les relations de la communauté éducative ne se limitent pas à la relation entre l’enseignant et les élèves, mais impliquent également des collègues et les parents d’élèves.

 

Mais au-delà de cela ce qui conduit bien souvent à la déshumanisation de la relation d’enseignement ne se trouve pas uniquement dans la relation entre les personnes, mais dans les conditions dans lesquelles ces personnes se trouvent placées :

- les classes surchargées

- le manque d’autres professionnel/les pour venir en aide aux élèves en grandes difficultés

- le programme surchargé

- le nombre trop important d’évaluation

- les relations avec la hiérarchie

- la violence de l’environnement social où se situe l’école

….

 

C’est pourquoi l’agir éthique de la pédagogie critique, contre la déhumanisation de l’enseignement, ne peut se limiter à un changement au niveau des relations interpersonnelles, mais implique une transformation des institutions scolaires.

 

C’est pourquoi Paulo Freire met en avant que la lutte pour les conditions d’enseignement fait partie de l’éthique enseignante, et donc de la pédagogie critique.

 

La forme scolaire traditionnelle : une institution disciplinaire

 

Comme l’a souligné Michel Foucault, la forme scolaire traditionnelle relève d’une institution disciplinaire qui est organisée selon des dispositifs de surveillance et de contrôle des corps.

 

Pour ré-humaniser la relation d’enseignement, il est nécessaire de remettre en cause la forme scolaire traditionnelle.

 

Mais, il est également nécessaire de combattre sa néolibéralisation qui aboutie à d’autres dispositifs de déshumanisation des relations d’enseignement.

 

De ce fait, tout le discours autour de la bienveillance des enseignants se trompe. Il ne s'agit pas d'être bienveillant avec les élèves, mais de lutter contre l'accélération de la déshumanisation dans la société actuelle par le néolibéralisme. 

 

Conclusion :

 

La pédagogie critique se présente comme une lutte contre la déshumanisation de l’enseignement. Cette déshumanisation de l’enseignement résulte en particulier des conditions d’enseignement induites par la forme scolaire en tant qu’institution disciplinaire. Elle résulte également des choix budgétaires et d’organisation du travail dans le nouveau management public qui conduisent à exacerber la déshumanisation de l’être humain. Elles résultent enfin de l’organisation sociale dans son ensemble qui induit la reproduction des rapports sociaux de pouvoir dans la salle de classe.

 

La pédagogie critique implique de lutter contre l’ensemble des situations qui aboutissent aussi bien à la déshumanisation des personnels de l’éducation que celle des élèves et des étudiants.

 

 

Ethique de la critique : formes de la réification au travail dans le NMP

 

 

L’éthique de la critique développe une résistance éthique aux formes de réification au travail face au nouveau management public (NMP). Mais cela suppose d’analyser les logiques à l’oeuvre dans les pratiques de réification.

 

Philosophie générale de la réification au travail

 

La réification au travail consiste à ne plus considérer les travailleurs/ses comme des personnes, mais à les réduire au rang de choses. L’être humain n’est vu que comme un moyen au sein d’une organisation de travail qu’il s’agit de rendre la plus performante possible.

 

Avec le Nouveau management public (NMP), l’organisation du travail est basée sur la recherche de l’efficience. Ce que l’on peut traduire en termes simples par « faire mieux, avec moins ». Il s’agit d’une double rationalité à la fois technique et comptable.

 

Dans cette logique, l’individu n’est plus considéré, en premier lieu, comme une « personne humaine », mais il est réduit au rang de moyen humain qui est là pour remplir les besoins de l’organisation de travail.

 

Mais plus encore avec le Nouveau management public (NMP), comme il faut « faire mieux avec moins », il s’agit donc de faire en sorte d’obtenir davantage des individus quitte à les « pressurer » jusqu’à ce que leur santé physique ou mentale se dégrade. Depuis les années 1990, on assiste ainsi à une augmentation des problèmes de santé au travail et en particulier des risques psycho-sociaux.

 

Marx dans Le Capital avait distingué trois stratégies par lesquelles on augmente le taux de plus value : augmentation de la durée de travail, baisse du salaire, intensification de la production (productivité). Par ailleurs, Marx avait mis en lumière le rôle de l’armée de réserve du prolétariat : si le travailleur devient incapable de travailler, on peut le remplacer aisément par un autre.

 

On va voir que l’administration publique, avec le NMP, alors même que l’objectif d’un service public n’est pas de générer du profit, est conduite à utiliser les mêmes stratégies que le capitalisme afin d’optimiser l’usage du « capital humain » dans une situation de pénurie de recrutement de fonctionnaires.

 

Des stratégies du nouveau management public

 

- Instrumentaliser les principes du service public et la conscience morale professionnelle : comme les employés du service public doivent avoir une certaine éthique au travail, on leur demande de palier les problèmes du service au nom de leur éthique professionnelle. Par exemple : rattraper des cours suite à un congés maladie pour des élèves puissent passer leur examens.

 

- Mettre en œuvre des stratégies d’organisation du service pour que les salariés soient contraints de faire des heures complémentaires (qui sont en outre moins payées que des heures supplémentaires).

 

- Intensifier le travail en utilisant des outils numériques qui conduisent en outre à externaliser sur le travailleur, durant son temps personnel, un certain nombre d’activités soit qui étaient prises en charge habituellement par des services administratifs, soit qui résultent de la création de nouvelles formes de contrôle.

 

Ce ne sont que quelques exemples qui peuvent être déclinés et analysés selon les services publics, mais qui aboutissent bien au trois stratégies qu’avait déjà distingué Marx dans Le Capital.

 

Respect de la dignité de la personne au travail

 

L’éthique professionnelle, comme champ historiquement constitué, est apparue suite au Procès des médecins de Nuremberg.

 

Dans la Déclaration universel des droits humains de 1948, l’article 1er dispose : « Tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droits ». La notion de dignité apparaît donc comme un principe des droits humains.

 

De manière générale, on peut interpréter la Seconde Guerre mondiale comme la prise de conscience que le progrès des sciences n’a pas été en mesure de constituer une limitation à la déshumanisation de l’être humain. C’est donc pour cela qu’est apparu l’éthique comme champ visant à une réflexion sur les limites à apporter aux processus de déshumanisation de l’être humain que cela provienne de la recherche scientifique ou de la recherche du profit économique par exemple.

 

En 1994, le principe de la « dignité de la personne humaine » est reconnu comme un principe à valeur constitutionnelle : « Dans sa décision « Bioéthique » du 27 juillet 1994, le Conseil constitutionnel a déduit le principe à valeur constitutionnelle de sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme d'asservissement et de dégradation »

(https://www.conseil-constitutionnel.fr/la-constitution/la-dignite-de-la-personne-humaine )

 

Ce principe est repris dans l’article 31 de la Charte européenne des droits fondamentaux concernant le travail : « Tout travailleur a droit à des conditions de travail qui respectent sa santé, sa sécurité et sa dignité. » (2000).

 

Conclusion :

 

Sur le plan de la philosophie du droit, on constate que depuis la Seconde Guerre mondiale, le principe de respect de la dignité de la personne humaine a pris une place fondamentale comme principe supérieur.

Paulo Freire, dans Pédagogie des opprimés, a fait de la lutte contre la déshumanisation, la question philosophique aux plus forts enjeux socio-politiques : « Le problème de l’épanouissement de l’être humain, de son humanisation, qui d'ailleurs a toujours été, d'un point de vue philosophique, un sujet

de recherche, est devenu aujourd'hui une préoccupation lancinante » (Pédagogie des opprimés).

L’éthique de la critique constitue donc une interrogation philosophique sur toutes les formes que prennent les atteintes socio-économiques à la dignité de la personne humaine et les formes éthico-politiques de résistance à cette déshumanisation qui sont mises en œuvre.

 

 

 

Ethique de la critique : individu et institution en résistance éthique

 

 

Quel est le poids de l’individu et de l’institution dans la résistance éthique ?

 

Le poids des organisations et des institutions relativement à l’action individuelle

 

Les approches morales tendent à centrer la responsabilité sur l’individu. Les contraintes exercées par les structures et les institutions sont niées au profit uniquement de la responsabilité individuelle. Mettre en lumière le poids des structures et des institutions sur l’action individuelle serait vu comme déresponsabilisant.

 

Néanmoins, une telle position conduit à nier la place de la transformation des structures sociales, des institutions et des organisations de travail. Une telle approche enlève toute dimension socio-politique, et donc critique, à l’éthique.

 

Telle n’est pas la position de Paulo Freire qui affirme que si l’être humain n’est pas déterminé par les structures sociales et les institutions, néanmoins sont action se trouve conditionnée par la situation dans laquelle il ou elle se trouve.

 

Ainsi, par exemple, on ne peut pas se contenter pour aborder la question de la souffrance au travail de mettre en avant uniquement un harcèlement moral interindividuel, mais il faut tenir compte des formes de harcèlement moral institutionnel.

 

Le fonctionnement des institutions bureaucratique, où chacun n’est qu’un rouage dans un ensemble plus vaste, peut conduire aisément à une situation de déresponsabilisation des individus.

 

Responsabilité individuelle et banalité du mal

 

Néanmoins, à l’inverse, nier toute responsabilité individuelle conduit à admettre une situation comparable à celle de Eichmann. Ce dernier, pour se dédouaner de sa responsabilité individuelle, affirmait qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres.

 

La figure de Eichmann a servi d’exemple paradigmatique à Christophe Dejours dans Souffrance en France. La banalité du mal décrit par Hannah Arendt à propos du cas Eichmann ne s’applique pas qu’à la seconde guerre mondiale. Pour Dejours, la « banalité du mal » est à l’oeuvre dans les organisations de travail actuelles. En cela, les personnes conduites au suicide à France Telecom illustre les conséquences d’une telle banalité du mal.

 

La Souffrance éthique est alors défini par Dejours comme le fait qu’un individu soit conduit à agir selon des valeurs contraires à ses propres principes moraux.

 

La résistance à la banalité du mal

 

Néanmoins si l’on s’est beaucoup interrogé sur la soumission à l’autorité (dans la lignée de Milgram), pour autant, il faut également noter que tout le monde ne s’est pas soumis et qu’il existe également des personnes qui ont résisté, voire désobéit. C’est le sujet par exemple du livre de Philippe Breton, Les refusants.

 

La question n’est plus alors : qu’est-ce qui caractérise ceux qui deviennent des bourreaux, mais qu’est-ce qui caractérise ceux qui résistent ?

 

Dans Aurais-je été résistant ou bourreau ?, Pierre Bayard cite le cas de Milena Jesenska qui peut être présentée comme une anti-Eichmann. L’analyse qu’en fait Pierre Bayard consiste à affirmer que dans son cas la résistance se caractérise par le fait face à une situation d’envisager une solution qui auparavant ne paraissait pas possible. On peut dire de Milena Jesenska qu’elle fait preuve de créativité éthique.

 

L’analyse des cas pratiques en éthique

 

Ainsi l’analyse et les perspectives d’action face à des cas pratiques éthiques, en éthique de la critique, comporte une réflexion sur la place des dimensions interindividuelle, institutionnelle et structurels.

L’action dans l’éthique de la critique tente d’envisager des actions au niveau micro-social, mais également d’agir au niveau institutionnel ou structurel. L’action syndicale permet d’agir par exemple au niveau institutionnel.

 

Conclusion :

 

La question de la résistance éthique ne vise pas à nier le poids des structures et des institutions qui conditionnent les actions humaines. Mais la notion de résistance éthique s’interroge également sur la place de la responsabilité de l’individu face à des situations d’oppression dont il/elle est témoin.

Ce qui caractérise justement l'action individuelle dans l'éthique de la critique, c'est le fait que cette action est tournée vers la dénonciation, en particulier des effets des rapports sociaux de pouvoir structurels et des institutions. 

 

 

 

Politiques d’intégrité scientifique, déontologie et éthique de la recherche

 

 

Quelles différences entre les politiques d’intégrité scientifique, la réflexion éthique et les règles déontologiques ?

 

Genèse des comités d’éthique

 

Les comités d’éthique sont nés dans la continuité des procès des médecins de Nuremberg. Cela a conduit en particulier au premier comité d’éthique aux Etats-Unis le Comité Green.

 

Les Comités d’éthiques sont donc issus de problèmes relevant du champ de l’éthique médicale. Ils ont eu pour objectifs de réfléchir aux tensions entre le respect de la dignité de la personne humaine et les avancées de la recherche scientifique.

 

Le principe de dignité de la personne humaine s’est imposé relativement récemment comme un principe important du droit international et du droit de la bioéthique. Il est ainsi proclamé dans la Déclaration universel des droits humains (1948) : « Tous les hommes naissent libres et égaux en dignité et en droits » (art.1) à la suite de la Deuxième guerre mondiale.

 

Le vade-mecum sur l’intégrité scientifique précise : «  Il faut bien distinguer l’intégrité scientifique, c’est à dire les règles qui gouvernent la pratique d’une recherche honnête et intègre, de l’éthique de la recherche qui aborde de façon plus large les grandes questions que posent les progrès de la science et leurs répercussions sociétales. Les comités d’éthique, dont se sont dotés la plupart des organismes de recherche et plusieurs universités, sont des lieux de débat d’idées et d’opinions sur les finalités des recherches entreprises et les liens entre science et société » (2017).

 

Les politiques internationales d’intégrité scientifique

 

Un des textes fondateurs des politiques d’intégrité scientifique est la Déclaration de Singapour en 2010.

 

Le document de l’ANR intitulé « Politique en matière d’éthique et d’intégrité scientifique » met en lumière les enjeux des politiques d’intégrité scientifique : « La prolifération des publications scientifiques sur la scène mondiale liée à la concurrence grandissante entre les chercheurs pour obtenir la reconnaissance de leurs pairs et l’obtention de ressources financières accentue la pression des systèmes d’évaluation. La compétition de plus en plus vive demande une vigilance accrue pour éviter que le processus de saine compétition ne soit remplacé par une course à la reconnaissance et au financement ».

 

On peut ainsi interpréter les politiques d’intégrité scientifique comme la mise en œuvre de procédures qui visent à garantir la concurrence formellement libre et non-faussée sur le marché de la recherche scientifique internationale.

 

Il est intéressant d’y noter que les valeurs de la recherche scientifique y sont promues au nom d’enjeux économiques :

- plagiat : défense de la propriété intellectuelle (même si la propriété intellectuelle n’a pas qu’une dimension économique, mais aussi morale)

- falsification et manipulation de données : les risques mis en avant sont en particulier l’argent qui est perdu et les conséquences économiques que cela peut avoir lorsque les décideurs publics s’appuient sur des données faussées.

- conflit d’intérêts : alors que les scientifiques sont de plus en plus incités à mettre en œuvre des partenariat avec le monde économique.

 

D’une certaine manière, les politiques d’intégrité scientifiques peuvent apparaître comme la mise en place de procédures visant à palier des problèmes qui ont été intensifiés par la mise en œuvre de politiques néolibérales internationale dans la recherche.

 

La déontologie des métiers de la recherche

 

La déontologie définit les règles auxquels se soumettent les professionnels dans un domaine donné.

 

R.K. Merton dans « La structure normative de la science » distingue quatre valeurs qui caractérisent l’ethos scientifique : « - l'universalisme, le communisme, le désintéressement, le scepticisme organisé - ».

 

La recherche scientifique se caractériserait donc par un ensemble de valeurs qui orientent la déontologie du chercheur.

 

On peut dès lors s’étonner du préambule de la Charte nationale de déontologie des métiers de la recherche qui commence dans son préambule par : « Dans une société de la connaissance et de l’innovation marquée par l’accélération de la construction et de la transmission des connaissances, par la compétitivité internationale, les organismes et les établissements publics d’enseignement et de recherche occupent une place privilègiée pour contribuer à relever les défis actuels et futurs ». (2015)

 

En effet, l’étonnement peut naître du fait que la Charte de déontologie ne se réfaire pas en son préambule aux valeurs qui assurent l’indépendance et la dignité du métier de chercheur, mais davantage aux enjeux qui permettent de produire une science intègre dans le cadre de la compétition internationale.

 

Or on aurait pu plutôt s’attendre à ce que la charte de déontologie mette en avant les valeurs de la science dans son rapport au bien de l’humanité, à la dignité de la personne humaine comme le font d’ailleurs un certain nombre d’autres codes ou charte de déontologie.

 

Il est possible à cet égard de comparer avec la « charte éthique et déontologique des facultés de médecine : « Les facultés de médecine et d’odontologie fondent l’ensemble de leurs activités sur les valeurs universelles qui inspirent le respect des Droits de l’Homme, la dignité de la personne humaine, et la solidarité. Les Facultés partagent également les valeurs fondamentales de l’Université : exigence, indépendance, humanisme, promotion de la pensée critique, ouverture sur la société ». (2017)

 

Conclusion : La déontologie de la recherche à l’épreuve de la domination de la raison instrumentale

 

Plusieurs point sont à craindre dans le moment actuel d’internationalisation de la concurrence en matière de recherche scientifique concernant la déontologie des métiers de la recherche :

- le premier c’est que la déontologie des métiers de la recherche ne soit plus pensée qu’en lien avec les politiques internationales d’intégrité professionnelle et sans référence avec une réflexion sur l’éthique scientifique.

- la seconde crainte possible, c’est que la déontologie et l’intégrité professionnelle, en écartant la réflexion éthique, se limite à l’édiction de règles formelles qui ne peuvent palier une absence de réflexion sur les enjeux des avancées scientifiques.

 

En détachant la déontologie professionnelle des métiers de la recherche d’une réflexion éthique, on court les risques de réitérer les difficultés mêmes qui ont conduit à la naissance des comités d’éthique. Les codes de déontologie n’ont pas suffit à régler les problèmes que posent l’avancée des recherche scientifique. De même, les politiques d’intégrité scientifiques, s’inscrivant dans le cadre d’une conception néolibérale de la recherche, orientée vers l’efficacité économiques, ne peuvent suffire à garantir les finalités humanistes de la recherche scientifique. Enfin, les règles formelles bureaucratique ne sauraient tenir lieu de conscience morale aux scientifiques. Il arrive que d’ailleurs l’éthique professionnelle conduise à devoir s’opposer aux règles juridiques par une autorité légale.

 

Bibliographie :

 

ANR, « Politique en matière d’éthique et d’intégrité scientifique » - https://anr.fr/fileadmin/documents/2014/Politique-ethique-integrite-scientifque-aout-2014.pdf

 

Charte éthique et déontologique des facultés de médecine et d’odontologie (2017) - http://unice.fr/faculte-de-medecine/contenus-riches/documents-telechargeables/doc_faculte/V3_Charte_facultes_medecine_odontologie_2017.pdf

 

Charte nationale de déontologie des métiers de la recherche (2005) - https://www.cnrs.fr/comets/IMG/pdf/charte_nationale__deontologie_signe_e_janvier2015.pdf

 

Code de conduite européen pour l’intégrité en recherche - https://allea.org/wp-content/uploads/2018/01/FR_ALLEA_Code_de_conduite_europeen_pour_lintegrite_en_recherche.pdf

 

Déclaration de Singapour sur l’intégrité en recherche (2010) - https://www.inserm.fr/sites/default/files/2017-08/Inserm_declarationSingapourIntegriteRecherche_2010.pdf

 

Demarez, J. P. (2008). De Nuremberg à aujourd’hui-Les «Comités d’éthique» dans l’expérimentation humaine. médecine/sciences, 24(2), 208-212.

 

Ethique et intégrité scientifique - http://fr.ethics-and-integrity.org/?tag=ofis

 

Halioua, Bruno. Le procès des médecins de Nuremberg. L’irruption de l’éthique biomédicale. ERES, 2017

 

Merton R.K., La Structure normative de la science. Texte traduit sur : http://traductionlibre.over-blog.com/2017/08/la-structure-normative-de-la-science-par-robert-king-merton.html

 

MOOC Intégrité scientifique (Université de Bordeaux) - https://www.fun-mooc.fr/courses/course-v1:ubordeaux+28007+session01/about

 

Rapport Corvol (2016) - https://cache.media.enseignementsup-recherche.gouv.fr/file/Actus/84/2/Rapport_Corvol_29-06-2016_601842.pdf

 

 

 

 

 

L'incident critique éthique

 

 

Proposition de réflexion concernant les incidents critiques éthiques

 

L’incident critique éthique :

 

On appelle ici incident critique éthique une situation qui pose un problème éthique et qui conduit le ou la professionnelle à agir de manière contraire à ses valeurs éthiques ou à la déontologie professionnelle.

 

Problème éthique et dilemme éthique :

 

On reconnaît donc un incident critique éthique au fait qu’il pose un problème éthique. Ce problème éthique peut être formulé sous forme de dilemme éthique. Il arrive que le professionnel qui a été l’acteur d’un incident critique éthique ne se rende pas compte qu’il y a un problème éthique par manque de sensibilité éthique.

 

Causes externes de l’incident critique éthique :

 

Il s’agit ensuite de rechercher les conditions sociales ou institutionnelles qui tendent à orienter l’action de l’individu vers un comportement contraire à la déontologie professionnelle ou à son éthique.

 

Il s’agit de conditions et non pas de déterminisme. Les individus ne sont pas déterminés à agir de telle ou telle manière, mais les conditions peuvent rendre plus difficile leur action éthique.

 

Conséquences de l’action non-éthique

 

Lorsque le sujet se trouve en porte à faux avec ses valeurs éthiques, cela peut conduire à des risques psychosociaux qui peuvent entraîner des maladies professionnelles. Il se trouve au prise avec un résidu éthique.

 

Les conséquences en sont également en premier lieu une atteinte à la déontologie professionnelle.

 

Pistes d’action :

 

Il s’agit de réfléchir à des pistes d’action pour éviter les incidents éthiques critiques :

 

a) elles peuvent porter sur le sujet en renforçant sa sensibilité éthique, en le dotant de stratégies pour faire face à des situations comportant des risques éthiques

 

b) il s’agit également de développer une réflexion et une action sur les contraintes institutionnelles qui provoquent des risques éthiques.

 

Sur ce second plan, l’action syndicale constitue un axe important car il s’agit d’un mode d’action qui permet aux travailleurs/ses d’avoir une action sur les contraintes institutionnelles.

 

L’organisation syndicale peut être un levier d’action sur les conditions qui peuvent conduire à des incidents critiques éthiques dans la mesure où ces incidents ont ensuite une répercussion sur la santé psychique des travailleurs/ses.

 

 

AAC Pratiques de résistance éthique au travail

 

 

Appel à contribution : « Pratiques de résistance éthique au travail »

 

Nous appelle pratiques de « résistance éthique » toute pratique que les travailleurs ou travailleuses mettent en place pour défendre leur éthique professionnelle et/ou leurs économies morales.

 

Cet appel s’adresse à des chercheurs/ses et à des professionnels quelque soit le secteur d’activité.

 

Voici quelques pistes qui pourront être traitées dans le cadre de cet appel à contribution :

 

1) L’éthique comme domaine critique

 

Si les cours d’éthique se sont multipliés dans plusieurs formations professionnelles, pour autant ils sont loin d’être toujours abordés sous une forme critique. Bien souvent les paradigmes mobilisés restent structurés entre déontologisme et conséquentialisme, tout au plus y ajoute-on également l’éthique des vertus ou l’éthique du care.

 

Néanmoins, un courant nord-américain, à la suite de Robert Starratt, ajoute comme courant de l’éthique professionnelle, « l’éthique de la critique » dans la continuité de la théorie critique de l’Ecole de Francfort et de Paulo Freire. Dans quelle mesure dès lors la formation à l’éthique professionnelle peut-elle être abordée de manière critique ?

 

Dans le monde professionnel – en entreprise par exemple -, les chartes d’éthique se multiplient. Mais elles ne sont souvent que des valeurs proclamées très en décalage avec la réalité du fonctionnement de l’entreprise. Néanmoins, les travailleurs et les travailleuses peuvent-elles se servir de ces textes – charte ou code de déontologie - pour en faire des appuis critiques ?

 

2) Détresse morale, souffrance éthique et conflits de valeurs au travail

 

Depuis le début des années 1980 avec les publication de Jameton sur la détresse morale des infirmières, en passant par la souffrance éthique chez Déjours jusqu’au conflit de valeurs dans le rapport Gollac, plusieurs travaux se sont intéressés à la manière dont les risques psychosciaux au travail pouvaient être provoqués par des conflits éthiques.

 

Dès lors quelle place ces conflits éthiques peuvent-ils avoir dans la genèse des résistances éthiques ?

 

3) Mouvements sociaux et actions syndicales comme lutte de défense d’économies morales

 

Les déterminants de l’action collective ne sont pas seulement matériels comme l’ont montrés plusieurs travaux à la suite de l’historien E.D. Tompson, mais ils reposent également sur la défense d’économies morales.

 

De ce fait, dans quelle mesure les mouvements sociaux ou les actions syndicales peuvent-elles mettre enjeu des défenses d’économies morales ?

 

Dans quelle mesure peuvent-elle apparaître comme des défenses d’éthique du care (dans les métiers de la relation à autrui), d’éthique de la profession (exemple dans la recherche) ou encore d’éthique de la solidarité (défense du service public) etc... ?

 

4) Dissidence éthique, alerte éthique et désobéissance éthique

 

Les pratiques de résistance éthique peuvent être variées. Certaines sont individuelles et d’autres collectives.

 

La dissidence éthique désigne le courage moral que peut avoir une personne pour dénoncer une situation contraire à l’éthique. Cette dissidence éthique peut prendre la forme de l’alerte éthique dans le cas des lanceurs d’alerte.

 

Certains comme l’enseignant Alain Refalo ont théorisé la désobéissance éthique qui consiste à s’opposer à une décision réglementaire au nom de l’éthique professionnelle.

 

Parfois la désobéissance éthique peut prendre des formes plus dissimulées comme le montre Alain Duarte à propos d’un centre de demandeurs d’asile.

 

De ce fait, quelles peuvent-être les pratiques de résistance éthique mises en œuvre par les travailleurs ou les travailleuses ?

 

Modalité de contributions :

 

Les contributions devraient donner lieu à une parution dans le cadre d’une publication numérique ou papier.

 

Les contributions attendues sont de deux ordres :

 

- les récits d’expérience (entre 5000 à 10 000 signes)

 

- les articles de présentation de recherche sont de 25 000 signes maximum

 

Présentation des références bibliographiques (note de bas de page - doivent être réunies en fin d'article- et/ou bibliographie) selon le modèle suivant :

 

- Prénom, Nom, titre d’ouvrage, ville, maison d’édition, année, éventuellement page(s) citée(s) ;

 

- ou, pour un article : Prénom, Nom, « titre de l’article », Revue, n° de volume (n° de parution), date, pages de début et de fin, dont éventuellement page(s) citée(s) ;

 

- ou, pour un chapitre d’ouvrage collectif : Prénom, Nom, « titre du chapitre », dans Prénom, Nom (ed. ou dir.),titre d’ouvrage, ville, maison d’édition, année, pages de début et de fin, dont éventuellement page(s) citée(s).

 

Envoi à l’IRESMO - https://iresmo.jimdo.com/contact/

 

 

Fin de l’appel juillet 2020.

Pratiques de résistance éthique au travail

 

 

Introduction : Qu’est-ce que la résistance éthique au travail ?

 

La résistance éthique désigne un ensemble de pratiques que les individus ou les collectifs mettent en œuvre pour défendre leurs convictions et leurs valeurs face à des organisations de travail ou à des évolutions de l’institution qui y portent atteinte.

 

L’éthique de la critique (dans la continuité de l’Ecole de Francfort et de Paulo Freire…) analyse la manière dont les rapports sociaux au travail altèrent les économies morales des travailleurs/ses et la manière dont ils tentent de résister à ces atteintes.

 

I- Les atteintes aux dimensions morales du travail

 

Le travail n’a pas seulement pour fonction de subvenir aux besoins physiologiques de l’être humain (fonction utilitaire). Sa portée sur le plan anthropologique est plus large. En particulier, dans les organisations de travail et dans les manières de travailler, les travailleurs et les travailleuses manifestent leur attachement à des économies morales, à des éthiques professionnelles.

 

Néanmoins, l’exacerbation de la domination instrumentale dans les organisations de travail impose aux travailleurs/ses d’autres logiques éthiques de travail que celles auxquels ils ou elles peuvent être attachées. En particulier, il s’agit d’imposer des types d’éthiques utilitaristes, orientées vers l’efficacité, en particulier économique, là où les économies morales des travailleurs/ses reposaient plutôt sur des logiques non-utilitaristes.

 

Economies morales des travailleurs/ses et éthiques professionnelles :

 

Il est possible de distinguer plusieurs économies morales des travailleurs/ses qui se traduisent par des éthiques professionnelles. On peut en donner deux exemples à titre d’illustration :

 

- L’éthique de la sollicitude  ou « care »: elle est centrale dans les métiers de la relation à autrui. Prendre soin d’autrui implique un rapport moral à l’autre. (Carol Gilligan, Pascale Molinier...)

 

- L’éthique de la profession : C’est une éthique du devoir. Elle implique le respect des normes de la profession. Par exemple, dans les métiers de la recherche, l’éthique de la profession valorisait un « amour désintéresse du savoir ». Cela veut dire que la découverte scientifique a une valeur en elle-même indépendamment de sa valeur monétaire. (Weber, « Le métier et la vocation de savant »)

Cette éthique de la profession peut se traduire également dans un cadre déontologique comme c’est le cas par exemple pour les agents du service public (avec les valeurs du service public : égalité de traitement, neutralité, continuité du service, l’intérêt général).

 

Dans ces deux exemples d’éthiques, on voit qu’est valorisé une forme de don ou de désintéressement contre une logique utilitariste du calcul d’intérêt

 

Il est possible de noter que ces deux exemples d’éthiques sont des éthiques anti-utilitaristes. Elles ne sont pas basées sur une conception de la morale où l’individu fait un calcul d’intérêt. Elles se distinguent en cela de l’éthique du marché qui suppose par exemple que les acteurs sont des agents rationnels qui sont mus par leur intérêt égoïste (voir les travaux du MAUSS).

 

L’historien E.D. Thompson explique que les mouvements collectifs de luttes sociales populaires sont liés à des atteintes portées aux économies morales des groupes qui les portent.

 

La déshumanisation de l’humain au travail

 

Les organisations de travail peuvent non seulement atteindre à l’économie morale des travailleurs, mais pour Paulo Freire dans Pédagogie des opprimés, elles peuvent atteindre à un principe plus fondamental encore, c’est la dignité de l’être humain au travail.

 

Le principe de « dignité humaine » est un principe moral à prétention universel qui dépasse les éthiques professionnelles sectorielles. En effet, c’est un principe que l’on retrouve par exemple au fondement de la déclaration universelle des droits humains de 1948 (art.1) ou encore dans le droit de la bio-éthique.

 

Ces atteintes à la dignité de l’être humain en tant que sujet au travail peuvent être de plusieurs ordres qui sont subsumées pour Paulo Freire sous le concept de désuhumanisation. Lorsqu’il y a déshumanisation, le sujet au travail n’est plus reconnu comme une personne. Il y a alors atteinte à la reconnaissance éthique au travail (voir Brun et Dugas, voir également A. Honneth, E. Renault)

 

Le sujet au travail est alors considéré uniquement comme un objet, un instrument, au service de l’efficacité d’une organisation. Cette déshumanisation peut prendre deux formes :

 

- L’exploitation : il s’agit ici avant tout d’augmenter la rentabilité du travailleur/se. Cela passe en particulier par le fait d’intensifier le travail (faire plus en moins de temps) ou par le fait de faire travailler gratuitement (voir par exemple Maud Simonet sur le travail gratuit) ou encore d’imposer des heures supplémentaires…

 

- La réification : elle consiste à imposer aux travailleurs/ses des procès de travail standardisés au nom d’une conception du travail efficace. Les travailleurs ne sont plus alors considérés comme des sujets capables de concevoir eux-mêmes leurs pratiques de travail, mais comme des exécutants, des rouages au service d’une activité de travail pensée en dehors d’eux (voir : par exemple les formes de néo-taylorisme)

 

Cette déshumanisation est liée de manière générale pour l’Ecole de Francfort à une domination progressive de la rationalité instrumentale dans les organisations de travail aussi bien du secteur public que privé. Il est demandé aux travailleurs de se soumettre à une économie morale utilitariste orientée vers la recherche de l’efficacité, en particulier économique. Il est possible de considérer que la phase du technolibéralisme (Sadin) correspond à de nouvelles formes de déshumanisation au travail.

 

Pour mettre en œuvre, ces pratiques de déshumanisation, l’institution peut avoir recours à des formes d’organisation du travail pathogènes qui conduisent à du harcèlement moral institutionnel :

 

Harcèlement moral institutionnel : Il s’agit d’une forme d’organisation du travail qui conduit à la dégradation collective de la santé psychique des travailleurs et des travailleuses, voire de leur santé physique. Le procès de (ex-)France télécom au Printemps 2019 a été présenté comme le procès de certaines pratiques de harcèlement moral institutionnel.

 

Conflits d’éthiques au travail et luttes liées à des économies morales

 

Les travailleurs et les travailleuses sont donc soumis à une nouvelle rationalité qui utilise en particulier les justifications de l’utilitarisme moral et de l’efficacité (voir par exemple l’altruisme efficace de P. Singer). Cette logique entre conflit avec les éthiques professionnelles qui étaient celles des travailleurs/ses et qui ne relevaient pas en priorité de l’utilitarisme : éthique de la sollicitude, éthique de la profession…

 

Ce conflit entre les éthiques non-utilitaristes auxquels adhèrent le travailleurs/ses dans leur activité et la nouvelle logique éthique que leurs imposent l’organisation du travail peut aboutir à des formes de souffrance éthique (voir Dejours).

 

L’épuisement professionnel peut apparaître par l’effort que fait le sujet au travail fait pour tenter de maintenir l’économie morale de sa profession face aux nouvelles logiques professionnelles instrumentales qui lui sont imposées.

 

Mais cela ne donne pas seulement lieu à des formes d’exit, mais également de voice (Hirschman). Dans ce cas, les travailleurs/ses peuvent être conduits à mettre en œuvre des pratiques de résistance éthique. Cela correspond à des luttes pour les types d’économies morales au travail auxquels ils ou elles sont attachées.

 

Les pratiques de résistance éthique constituent donc l’ensemble des pratiques de lutte que mettent en œuvre les travailleurs/ses pour maintenir l’économie morale spécifique de leur collectif de travail ou de leur groupe professionnel. Ce que Dejours appelle la dimension déontique du travail.

 

II- Typologie des pratiques de résistance éthique au travail

 

La tension individu et collectif dans la résistance éthique :

 

L’approche par les éthiques professionnelles et les économies morales au travail doit-elle se centrer sur les collectifs ou accorder également de la place à l’individu.

 

- Sur le plan moral, il apparaît contestable de refuser la part de la responsabilité individuelle. Sinon, on se trouverait dans la situation de Eischman qui niait lors de son procès toute part de responsabilité individuelle pour mettre en cause l’institution et sa hiérarchie.

 

- Sur le plan socio-politique, il n’est pas possible de tenir compte du fait que les individus sont pris dans des institutions ou des organisations de travail. Or ces institutions ou ces organisations de travail par leur fonctionnement peuvent faciliter des comportements contraire à l’éthique.

 

De fait, l’éthique de la critique met l’accent sur les formes de résistance éthiques collectives, mais elle ne nie pas non plus l’importance des formes de résistances éthiques individuelles quand cela est nécessaire.

 

 

Les formes de résistance éthique peuvent être multiples. On peut en dégager plusieurs :

 

 

- Les pratiques de résistance éthique informelles individuelles ou collectives :

 

Ces pratiques de résistance éthique ne sont pas verbalisées par les travailleurs ou les travailleuses dans un script public, mais donnent lieu plutôt à un script caché (voir James Scott). On peut appeler pratiques de résistance éthique informelles, des pratiques – plus ou moins dissimulées à la hiérarchie – visant à maintenir les économies éthiques des travailleurs/ses.

 

- Les pratiques de dissidence éthique individuelle ou collective :

 

Dans ce type de pratique, l’individu se dissocie de l’institution pour faire part de son désaccord avec les logiques de travail que celles-ci tentent d’imposer. La dissidence éthique a une valeur morale. Elle vise à éviter la banalisation de la domination de la raison instrumentale. Elle repose sur la vertu du courage moral, elle l'entraîne à mettre en oeuvre cette disposition à agir en conscience. 

 

En outre, la lettre de dissidence éthique alerte l'employeur sur un risque psychosocial et peut aller jusqu'à mettre en cause par la suite l'employeur dans le déclenchement de maladie professionnelles psychiques liés à des conflits de valeurs au travail. 

 

 

Formulation de lettre pour une résistance éthique :

 

Pour un agent public, en vertu de la déontologie du service public reposant sur les principes de….

Ou

Pour un enseignant, en vertu de la compétence qui m’est enjoint de mettre en œuvre, « agir en éducateur selon des principes éthiques et responsables »

 

je tiens à faire part d’une situation qui me pose un problème éthique :

 

- Par exemple :

- on me demande d’assurer telle ou telle mission…, mais sans me donner les moyens matériels de l’accomplir.

 

 

 

Une des formes que peut prendre alors la dissidence éthique est l’alerte éthique, par exemple lorsqu’une institution pratique de la « maltraitance institutionnelle » à l’égard des usagers qu’elle est sensée défendre. Cette forme de dissidence est d’ailleurs reconnu dans le droit avec le statut du lanceur/se d’alerte.

 

Mais ces pratiques peuvent être également collectives quand des salariés, non syndiqués par exemple, font savoir (voice) leurs désaccords à une situation qui porte atteinte à leur économie morale collective de travail.

 

- L’action syndicale et la grève

 

L’action syndicale et la grève peuvent être considérées comme une des formes que prend la lutte pour le maintient des économies morales des travaileurs/ses. En effet, les syndicats ne sont pas seulement les garants des intérêts matériels des salariés, mais également de leurs intérêts moraux.

 

L’inscription de la liberté syndicale et du droit de grève dans la Constitution les consacrent comme des éléments de la déontologie professionnelle des travailleurs/ses. Celles-ci et ceux-ci sont en droit de se syndiquer et de faire grève pour lutter contre les atteintes à leurs économies morales.

 

Cette dimension morale présente dans le syndicalisme a été par exemple mis en lumière par Pierre Besnard (voir L’éthique syndicaliste, 1938).

 

La désobéissance éthique :

 

Théorisé par Alain Refalo, la désobéissance éthique consiste à désobéir au cadre réglementaire imposé par l’employeur car le salarié estime que ce cadre porte atteinte aux valeurs éthiques de la profession.

 

Alain Duarte dans un article sur les travailleurs dans un centre de demandeur d'asile signale pour sa part des formes de désobéissance éthiques collectives au travail qui prennent une forme dissimulée. 

 

Conclusion :

 

Il est possible de dégager quatre idées importantes :

 

a) Dans le travail, les travaileurs/ses mettent en œuvre des économies morales. Ils se montrent attachées à certaines valeurs ou normes, à des éthiques professionnelles.

 

b) Les organisations de travail dominées par la rationalité instrumentale portent atteinte aux économies morales des travailleurs. Ces organisations tentent de leur imposer une économie morale uniquement dominée par la logique de l’efficacité.

 

c) Ces atteintes peuvent entraîner une dégradation de la santé psychique des travailleurs/ses (« souffrance éthique »). Mais elles peuvent donner également lieu à des formes de résistance éthique orientée vers la lutte pour la préservation des économies morales des travailleurs/ses.

 

d) il est possible de distinguer plusieurs pratiques individuelles et collectives de résistance éthique au travail.

 

 

 

 

De quoi le suicide au travail d’une directrice d’école est-il le nom ?

 

 

Il faut réellement prendre la mesure de la lettre de Christine Renon. Elle exprime des transformations profondes et inquiétantes du travail, pas seulement dans l’Education nationale, mais dans l’ensemble de la Fonction publique.

 

« Pour ma part, j’ai toujours fait pour le mieux... »

 

Il est nécessaire de souligner une première dimension. Etre un agent de la Fonction public, a fortiori un ou une enseignante, une directrice d’école, a un sens particulier. Etre un agent public, c’est avoir le sens du service public, c’est avoir intériorisé une certaine éthique professionnelle.

 

Cette éthique professionnelle fait que vous ne faîte pas votre métier juste pour le salaire à la fin du mois. Vous le faites également parce que vous croyez aux valeurs de votre métier, que ce métier à un sens qui est porteur d’une certaine transcendance :

 

« Pour ma part, j’ai toujours fait pour le mieux pour les élèves, les enseignants, les parents, j’ai essayé de me rendre disponible au maximum pour chacun, toujours répondu positivement à un service que l’on me demandait » écrit Christine Renon.

 

Il faut bien comprendre le sens de ces paroles dans toute leur profondeur. L’éthique du service public repose sur une logique que l’on retrouve également dans les métiers du care (du soin à autrui). D’ailleurs nombre de métiers de la Fonction publique sont des métiers du care comme c’est le cas dans la Fonction publique hospitalière ou dans l’Education nationale.

 

Le service public ne repose pas sur la logique du calcul utilitariste qui est celui du marché, mais sur une logique de solidarité (1) publique (sur lequel repose également notre système de retraites) (2). De fait, cela implique pour le sujet qui travaille dans le service public de l’enseignement, un engagement moral au travail. « On fait au mieux… on rend service » parce que l’on croit aux valeurs du service public. On croit à la valeur et au sens de ses missions.

 

Mais une question va alors se poser : que se passe-t-il lorsque la ou le salarié donne, parce qu’il en va de ses convictions morales, mais que l’institution dans laquelle il travaille ne lui donne plus les moyens de réaliser les valeurs qui devraient être celles de cette institution ?

 

« Je me suis réveillée épouvantablement fatiguée, épuisée après seulement trois semaine de rentrée », voici ce qu’écrit Christine Renon.

 

« Ce qui occupe tout notre temps de travail et bien au-delà de notre temps rémunéré »

 

La lettre de Christine Renon met également en lumière un autre phénomène, c’est la manière dont le travail déborde au-delà des heures rémunérées… Ce travail ne déborde pas seulement parce que l’agent est subjectivement et moralement engagé dans ses missions. Il déborde également parce que les moyens mis à disposition par l’institution pour réaliser ces missions ne sont pas suffisants. Il est donc nécessaire pour maintenir la qualité du service public d’accepter de travailler au-delà des heures rémunérées. Si on considère par exemple que le temps rémunéré d’un enseignant est de 35 h par semaine, les études montrent que les enseignants travaillent 44 h en moyenne (certain déclarant plus de 50h de travail hebdomadaire) (voir à ce sujet une étude de l’INSEE de 2010 (3))

 

Ce qui apparaît ici, c’est une tendance profonde à l’oeuvre dans nos sociétés actuelles, et mis en lumière par certaines sociologues, c’est que ce système social qui prétend de plus en plus reposer sur le calcul de l’intérêt économique des agents, en fait tient par le travail gratuit que fournit une certain nombre d’acteurs et d’actrices (4).

 

Le Nouveau Management Public veut imposer au service public la logique d’efficacité qui est celle de l’économie productiviste : « faire plus avec moins ». Mais en réalité, le système tient avec moins de moyens en s’appuyant sur l’engagement moral au travail des agents.

 

« Les enseignants sont les seuls à qui l’employeur (…) ne fournit pas leur outils de travail »

 

Mais cet engagement moral au travail comme le souligne Christine Renon dans sa lettre va plus loin et est illustré par le fait que non seulement les personnels de l’Education nationale acceptent de travailler bien au-delà de leur temps rémunéré, mais en plus même ils paient pour travailler.

 

En effet, l’Education nationale ne fournit pas aux enseignants par exemple les ordinateurs personnels qui leur sont pourtant indispensable par réaliser leur travail (5).

 

Là encore, c’est bien parce que les enseignants ne s’engagent pas dans leur travail simplement pour avoir un salaire à la fin du mois, mais parce qu’ils accordent une valeur morale à leur missions qu’ils acceptent de dépenser pour travailler.

 

Là encore, on voit qu’un système, qui pourtant prétend imposer de plus en plus une logique utilitariste aux services publics, s’appuie en réalité sur les ressorts moraux de l’engagement au travail des enseignants.

 

Le poids des procédures

 

« La perspective de devoir faire le tableau des réunions. La perspective de devoir faire l’élection des parents d’élève. La perspective de devoir faire les plans de sécurité ».

 

Mais ce temps de travail et au-delà même du temps rémunéré se trouve colonisé par un ensemble de procédures imposées. C’est là une caractéristique de l’exacerbation de la réification que subie le travail actuellement (6). L’activité de travail subie une réification par l’augmentation du nombre de procédures et de contrôles induits par ces procédures.

 

Cette réification se trouve présente par exemple dans le secteur de la santé avec la médecine par les preuves (7) ou encore dans le secteur de l’éducation avec la tentative grandissante d’imposer une éducation par les preuves.

 

Cette réification du travail est encore accentuée, comme l’a bien montré Eric Sadin (8), par l’usage des nouvelles technologies qui imposent un certain nombre de procès. Mais qui en outre, conduisent à une intensification du travail par son accélération (9).

 

C’est ce sentiment également d’intensification du travail que décrit la lettre de Christine Renon :

 

« La perspective de ces tout petits rien qui occupent à 200 % notre journée »

 

Conclusion : « L’idée est de ne pas faire de vague... »

 

« Pas de vague » est souvent le mot d’ordre des institutions qui veulent préserver leur respectabilité extérieure quitte à couvrir des actes éthiquement problématiques. Ici c’est le fonctionnement même de l’institution qui manque à l’éthique. En effet, elle soumet les agents à un conflit d’éthique entre les valeurs intériorisées par l’agent du service public et les logiques d’efficience du nouveau management public.

 

Cependant, cette logique du « pas de vague » doit être refusée. Il s’agit au contraire de mettre en œuvre une logique de résistance éthique au travail qui passe par des pratiques de dissidence, de lutte syndicale ou encore de désobéissance éthique.

 

Car ce qui est enjeu c’est non seulement la santé physique et psychique des agents de la Fonction publique, mais plus encore la logique même de solidarité du service public. Car si les salariés de la Fonction publique s’épuisent au travail c’est qu’ils se trouvent pris de manière indue entre deux logiques contradictoires : celle de l’engagement moral au travail qu’implique le service public et la logique utilitariste d’efficacité que leur impose le nouveau management public.

 

Derrière l’épuisement au travail des agents de la Fonction public, c’est un choix de société qui est posé. Allons nous accepter que toutes les relations humaines se trouvent réifiées dans une logique d’efficacité (10), allons nous accepter que toutes les relations humaines se trouvent marchandisées (11)

 

 

Rassemblement éducation « Souffrances au travail : STOP ! » Mobilisé.es pour nos conditions de travail – 6 novembre 2019 - https://www.questionsdeclasses.org/?Rassemblement-education-Souffrances-au-travail-STOP-Mobilise-es-pour-nos&var_mode=calcul

 

Références :

 

(1) LAFORE, Robert. Solidarité et doctrine publiciste. Le “solidarisme juridique” hier et aujourd’hui In : Solidarité(s) : Perspectives juridiques [en ligne]. Toulouse : Presses de l’Université Toulouse 1 Capitole, 2009 (généré le 28 octobre 2019). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/putc/220>. ISBN : 9782379280023. DOI : 10.4000/books.putc.220.

 

(2) Principe de solidarité que l’on retrouve également chez les théoriciens de l’éthique du syndicalisme : Pierre Besnard, « Le syndicalisme ». URL : http://www.fondation-besnard.org/spip.php?article88

 

(3) Les enseignants du premier degré public déclarent travailler 44 heures par semaine en moyenne

Personnels - Note d'information - DEPP - N° 13.12 - juillet 2013

 

(4) Simonet, Maud. Travail gratuit: la nouvelle exploitation?. Éditions Textuel, 2018. Dujarier, Marie-Anne. Le travail du consommateur: De Mac Do à eBay: comment nous coproduisons ce que nous achetons. La découverte, 2014.

 

(5) Touret Louise, « Dépenser pour travailler, le lot commun des profs », Slate.fr, septembre 2019. URL : http://www.slate.fr/story/182856/profs-credit-argent-education-nationale-depenser-pour-travailler

 

(6) Hibou, Béatrice. La bureaucratisation du monde à l'ère néolibérale. La découverte, 2012.

 

(7) Elie Azria, « L’humain face à la standardisation du soin médical », 2012. URL : https://laviedesidees.fr/L-humain-face-a-la-standardisation-du-soin-medical.html

 

(8) Sadin, Éric. L'intelligence artificielle, ou, L'enjeu du siècle: anatomie d'un antihumanisme radical. L'échappée, 2018.

 

(9) Rosa, Hartmut. Aliénation et accélération: vers une théorie critique de la modernité tardive. La découverte, 2017.

 

(10) Ce que Weber appelait la « cage d’acier ».

 

 

(11) Voir à ce sujet l’ouvrage du philosophe Sandel, Michael J. Ce que l'argent ne saurait acheter. Les limites morales du marché: Les limites morales du marché. Le Seuil, 2014.

Conflits d’éthiques au travail dans l’enseignement supérieur

 

 

La notion de « conflits d’éthiques » renvoie à l’idée qu’un ou une professionnelle peut se trouver face à des situations où plusieurs éthiques au travail sont en conflits.

 

- L’éthique de la profession (le métier et la vocation de savant – Max Weber) :

L’éthique de la profession de chercheur est sensée traditionnellement renvoyer à un amour désintéressé du savoir. La découverte scientifique est sensée être en elle-même sa propre récompense.

Une illustration de l’éthique de la profession-vocation, dans sa version la plus idéalisée, est le cas du mathématicien Grigori Perelman, qui en 2010 refuse un prix de 10 millions de dollars, en répondant que sa récompense est d’avoir réussi la démonstration de l’une des conjectures de Poincaré.

Dans les sciences humaines et sociales, la figure de l’intellectuel s’est construite depuis la modernité autour du livre : l’intellectuel lit des livres et il en écrit.

 

- La domination de la raison instrumentale (théorie critique de l’Ecole de Francfort) :

Sous l’effet de la domination de la raison instrumentale qui caractérise la modernité capitaliste, on observe une colonisation de l’ensemble des champs professionnels par l’agir stratégique. Cela se traduit par une pression à appliquer l’éthique de l’efficacité. Celle-ci se caractérise par une quantification, quantification qui rend possible l’évaluation du profit et la marchandisation de toute réalité.

Avec l’éthique de l’efficacité se met en place des normes d’évaluation de la profession de chercheur par la quantification du nombre d’articles publiés dans des revues qualifiantes. La domination de cette logique rend également moins prégnante l’idée d’une récompense intrinsèque (symbolique) au profit d’une reconnaissance matérielle (financière). Les chercheurs sont par exemple incités à créer des entreprises pour valoriser leurs découvertes.

 

- Premier conflit d’éthiques : l’affaiblissement de l’éthique de la profession par l’éthique de l’efficacité :

Sous la pression de la domination de la raison instrumentale, les chercheurs se soumettent à la logique de l’efficacité et délaissent les valeurs traditionnelles de la corporation. L’éthique de la profession reposait sur une forme de désintéressement là où l’éthique de l’efficacité impose un calcul utilitariste qui doit se traduire en termes de choix rentables pour la progression de carrière. (une nouvelle version de la trahison des clercs : Julien Benda, La trahison des clercs)

 

- L’éthique de la critique (Ecole de Francfort, Paulo Freire) :

L’éthique de la critique dénonce les rapports de pouvoir. On la retrouve par exemple dans le syndicalisme. Elle met alors à jour la contradiction entre l’éthique de la profession et l’éthique de l’efficacité. Dans le cadre de l’éthique de l’efficacité, accepter le désintéressement de l’éthique de la profession, c’est accepter des formes de rapports de domination où certains exploitent d’autres pour faire carrière.

 

- Deuxième conflit d’éthiques : quand l’éthique de la profession favorise l’exploitation

L’éthique de la critique entre en contradiction non seulement avec la domination de la raison instrumentale, mais elle se traduit également par un conflit d’éthiques avec l’éthique de la profession. Le sujet peut alors se trouver face à un dilemme éthique entre l’éthique de la profession et l’éthique de la critique.

 

- Les deux dimensions de la reconnaissance : La reconnaissance au travail peut être symbolique ou matérielle. Dans l’éthique de la profession, la seule reconnaissance qui est authentiquement valable c’est la reconnaissance symbolique. La reconnaissance matérielle renvoie à une autre ordre de grandeur (voir Pascal, Trois discours sur la condition des grands). L’éthique de l’efficacité implique une autre forme de reconnaissance qui est la reconnaissance matérielle. Ce qui fait que le sujet qui adhère à l’éthique de la profession peut continuer à bénéficier de la reconnaissance symbolique de ses pairs, sans pour autant avoir accès à une reconnaissance matérielle (statut, salaire…). [ La critique que fait Nancy Fraser à la théorie de la reconnaissance de Honneth est de s’en tenir à la dimension morale et symbolique de la reconnaissance, sans prendre en compte la dimension de redistribution économique].

 

Reconnaissance et souffrance au travail : Si le sujet ne se désengage pas du travail alors qu’il n’a pas accès à la reconnaissance matérielle (statutaire et salariale), c’est que par ailleurs il continue à recevoir une reconnaissance qui est symbolique. Celle-ci a d’autant plus de valeur que le sujet adhère à l’éthique de la profession. S’il n’y adhérait pas, la rétribution symbolique lui importerait peu, il ne rechercherait que la reconnaissance matérielle.

Le paradoxe d’un système qui veut imposer l’éthique de l’efficacité, c’est que ce système est d’autant plus rentable qu’en réalité les personnes continuent à adhérer à des éthiques qui ne sont pas utilitaristes (comme l’éthique de la profession ou l’éthique de la sollicitude). Or ce sont les personnes qui adhèrent le plus aux éthiques non utilitaristes dans leur pratique professionnelle qui sont dès lors le plus à risque de subir un épuisement professionnelle. En effet, elles sont dans une logique du don dans un système qui tend à reposer sur la logique de l’intérêt. (Voir à ce sujet également les analyses du collectif Burn Out)

 

Conclusion : La résistance éthique (Alain Refalo)

La résistance éthique est une attitude qui consiste à refuser la banalisation de la domination de la raison instrumentale. C’est avoir le courage moral de faire apparaître les contradictions entre par exemple un discours qui valorise l’éthique de la profession et la réalité qui tend à faire primer l’éthique utilitariste de l’efficacité.

 

 

 

 

 

 

Ethique de la critique : conflits d’éthiques et conflits sociaux au travail

 

 

L’éthique de la critique (1) constitue une réflexion se situant dans la continuité de l’école de Francfort et de l’oeuvre de Paulo Freire. Dans ce texte, il s’agira de s’intéresser à la question des conflits d’éthiques au travail.

 

Ethique de la critique et pédagogie critique

 

L’éthique de la critique constitue un courant de l’éthique qui s’inscrit dans une lecture critique du monde, ce qui veut dire qui appréhende la réalité sociale en termes de rapports sociaux systémiques. L’éthique de la critique peut être appliquée à différents champs de réflexion, en particulier professionnels.

 

La pédagogie critique constitue une application de l’éthique de la critique au champ de l’éducation. Néanmoins, la pédagogie critique, comme l’explique Paulo Freire dans Pédagogie de l’autonomie, ne s’en tient pas uniquement aux relations entre les enseignants et les élèves. La pédagogie critique incorpore également une réflexion sur les conditions morales et matérielles d’une pratique enseignante digne. Par exemple, Paulo Freire souligne que lutter pour ses conditions de travail fait partie de l’éthique de l’enseignant-e.

 

Il faut donc comprendre que dans cette perspective, ce que l’on appelle bien souvent « pédagogie » en France, à savoir une méthode ou un ensemble de techniques, ne relève en réalité que de la didactique. La pédagogie est du domaine de l’agir éthique (praxis) tandis que la didactique concerne l’agir technique (poiesis).

 

Multiplicité des paradigmes éthiques et conflits de valeurs au travail

 

Des auteurs comme Starratt, Shapiro ou encore Langlois (1), admettent l’existence de plusieurs approches éthiques qui peuvent orienter l’agir des professionnels. Le paradigme de la multiplicité éthique considère que pour pouvoir agir de manière éthique, il faut être en capacité d’articuler différentes approches éthiques.

 

Starratt et Langlois distinguent en particulier un modèle comprenant trois éthiques : l’éthique de la justice (basée sur la règle), l’éthique de la sollicitude (impliquant l’empathie), l’éthique de la critique. Une décision éthique est celle qui prend en compte ces trois dimensions. A ce modèle, Shapiro a en particulier ajouté l’éthique de la profession (basée sur les normes propres à une profession).

 

La thèse que nous allons défendre ici, c’est que le ou la professionnelle peut être confronté à des conflits d’éthiques qui impliquent l’opposition entre des logiques éthiques différentes. Cela peut le ou la conduire à tenter d’articuler certaines logiques ou parfois à en refuser certaines au profits d’autres.

 

La notion de « conflit d’éthiques» nous sert ici pour désigner une forme particulière de « conflits de valeurs » (2) au travail. Dans le conflit d’éthique, le sujet se trouve pris entre des impératifs éthiques peu compatibles. Il peut tenter alors de le concilier ou au contraire rejeter une des logiques « éthiques » à l’oeuvre. Ces conflits d’éthiques au travail, comme d’autre conflits éthiques au travail, peuvent être sources de souffrance professionnelle.

 

Conflits d’éthiques au travail dans les métiers de la relation à autrui

 

On appelle « métiers de la relation à autrui » un ensemble d’activités qui incluent un travail du care (éthique de la sollicitude). Ces métiers se trouvent par exemple dans le travail social, dans la santé, l’éducation. Ils peuvent en particulier être présents dans le secteur public ou le secteur associatif. C’est dans ces métiers que les conflits éthiques travail sont les plus présents.

 

On peut distinguer en particulier trois courants éthiques qui dans leurs conflits peuvent entraîner un risque pour la santé physique ou mentale du ou de la travailleur/se :

 

- L’éthique de la sollicitude (orientée vers le public) : L’éthique des professionnels des métiers de la relation à autrui implique une éthique du care, c’est-à-dire une éthique orientée vers le soin à autrui. Dans plusieurs secteurs professionnels, cette éthique du soin à autrui, ce double d’une adhésion aux valeurs de service public : qualité du service public, continuité du service public, principe de gratuité…

 

- La profession-vocation (ou l’éthique du désintéressement au travail): L’éthique du professsion-vocation implique de la part du sujet un attachement à la profession qui est marqué par un certain désintéressement, en particulier économique. Les professions vocationnelles mettent en avant l’intérêt intrinsèque de l’activité. On trouve cette orientation présente dans les métiers artistiques, les professions de la recherche intellectuelle...

 

- L’éthique de la critique syndicaliste : Les organisations syndicales ont pour fonction la défense des intérêts matériels et moraux des salariés. Leur fonction est de défendre les conditions salariales des travailleurs. De fait, le syndicalisme s’inscrit dans une éthique de la critique qui admet l’existence d’intérêts antagonistes au sein du monde du travail. Les professionnel-les qui adhèrent à l’éthique syndicaliste considèrent qu’il est important de veiller aux conditions de travail des salariés. Ils peuvent ainsi adhérer même à l’idée, que défend Paulo Freire, que la lutte pour les conditions de travail de l’enseignant est une condition de possibilité de la qualité du service d’éducation.

 

- La logique instrumentale  (éthique de l’efficacité) : La logique instrumentale n’est pas reconnue par tous les acteurs/trices comme une éthique. Mais elle va se donner des justifications éthiques. Elle consiste à affirmer que l’organisation du travail pour des raisons d’efficacité doit se soumettre à des procédures techniques ou/et à des procédures de rentabilité économiques. Pour cela, la logique instrumentale s’appuie le plus souvent sur les ressorts des éthiques conséquentialistes, en particulier de types utilitaristes. Une des difficultés tient au fait qu’une domination hégémonique de la logique instrumentale peut conduire à des conséquences immorales : la recherche du profit pouvant amener par exemple le sacrifice de la dignité de la personne humaine.

 

Dilemmes entre éthiques au travail

 

Le ou la professionnelle peut être soumis à un dilemme éthique au travail pouvant entraîner un risque pour sa santé physique ou/et psychique lorsqu’il ou elle se trouve pris dans un dilemme entre l’éthique de la sollicitude et l’éthique de la critique. Ce conflit au travail entre ces deux éthiques est souvent lié à la place prise par la logique instrumentale. En effet, la recherche de rentabilité entre en contradiction avec la qualité du service à autrui. Pour maintenir une qualité de service, le ou la professionnelle est alors contraint de passer outre l’éthique de la critique. Il ou elle accepte de faire des heures supplémentaires par exemple au risque d’un épuisement professionnel.

 

La difficulté provient du fait que la logique instrumentale de type utilitariste s’appuie pour obtenir ce sacrifice de la part des professionnel-les justement sur son attachement à l’éthique de la sollicitude alors que sur le plan institutionnel, la logique instrumentale tend à détruire l’éthique de la sollicitude. Paradoxalement, la logique instrumentale s’appuie sur l’attachement du sujet à l’éthique de la sollicitude pour exiger de lui ou d’elle qu’elle tienne la tension entre logique instrumentale et éthique de la sollicitude en sacrifiant l’éthique de la critique.

 

On trouve souvent également le même type de dilemmes introduits entre l’éthique de la profession/vocation et l’éthique de la critique, sous l’effet de la logique instrumentale. Là encore, l’éthique utilitariste de la logique instrumentale s’oppose au désintéressement de la profession vocation. Mais elle s’appuie justement sur les vertus qu’imposent l’éthique de la profession/vocation pour que le sujet accepte de résoudre la tension entre la logique instrumentale et la logique de la profession/vocation au détriment de l’éthique de la critique. C’est ainsi que l’attachement à la profession/vocation conduit le sujet à accepter par exemple d’effectuer du travail gratuit comme c’est le cas par exemple dans les secteurs artistiques ou encore de la recherche. Pourtant, la logique instrumentale introduit une destruction profonde de l’éthique du désintéressement que défend la profession/vocation. Par exemple, le chercheur en mathématiques est sensé faire des découvertes mathématiques pour l’amour des mathématiques dans l’éthique du désinteressement et non pas pour leur éventuelle application économique.

 

Mais en outre, la logique instrumentale va également recourir à ses propres justifications pour s’imposer. Ainsi, on met en avant le fait que pour des raisons d’efficacité, en particulier économique, il est nécessaire d’accepter la domination de la logique instrumentale dans l’organisation du travail. La force de la logique instrumentale, c’est qu’elle s’impose par l’organisation institutionnelle du travail. Les sujets ne se trouvent pas face à d’autres sujets, mais il se trouvent face à la logique impersonnelle d’un système organisationnel.

 

De ce fait, la logique instrumentale peut s’appuyer sur des normes réglementaires et juridiques pour s’imposer au professionnel qui doit alors l’incorporer dans l’éthique de la justice qui commande de prendre en compte le cadre réglementaire.

 

Conflits de valeurs et résistance éthique au travail

 

Comme on peut le voir que ce soit l’éthique de la sollicitude, l’éthique de la profession/vocation ou encore l’éthique de la critique, toutes les trois entrent en contradiction avec la logique instrumentale et ses justifications utilitaristes. Ces éthiques professionnelles et syndicale conduisent à un conflit de valeur avec la logique instrumentale.

 

Cela peut amener les professionnel/les à être dans une situation de souffrance éthique car la logique instrumentale entre en conflit avec leurs valeurs éthiques.

 

Ce conflit éthique peut se traduire par une forme d’exit (changement d’emploi, arrêt de travail…) ou par une forme de voice. Dans ce deuxième cas, le professionnel peut essayer d’avoir recours aux organisations syndicales pour tenter de s’opposer à la destruction de l’éthique du désintéressement ou de la sollicitude propre à la profession.

 

Conclusion :

 

Le paradigme de la multiplicité des éthiques est intéressants, mais présente selon nous des limites en ne mettant pas assez en lumière comment ses différents paradigmes éthiques peuvent entrer en conflit.

Or l’existence même de conflits entre les différentes éthiques est à même de rendre compte de phénomènes comme les conflits de valeurs au travail et les risques de souffrance au travail que ces situations entraînent.

En outre, l’approche par le paradigme de la multiplicité des éthiques ne rend pas compte également du fait que les professionnelles peuvent être en conflit éthique avec une de ces éthiques et la refuser.

Cela tient en particulier au fait que le paradigme de la multiplicité des éthiques ne tient pas compte du fait que dans la pratique les professionnels sont soumis à des injonctions qui les enjoints à tenir la logique instrumentale comme une éthique orientée vers la valeur de l’efficacité qu’elle soit organisationnelle ou économique.

Or cette logique instrumentale entre en contradiction avec les valeurs propres à l’éthique de certaines professions (éthique de la sollicitude, éthique du désintéressement…) de même qu’elle entre en contradiction avec l’éthique de la critique syndicale.

 

 

Références :

 

- (1) Ethique de la critique :

 

LANGLOIS, Lyse. "Les directions générales et les commissaires scolaires." Origines et incidences des nouveaux rapports de force dans la gestion de l’éducation: 266.

 

Starratt, Robert. 2004. Ethical Leadership. San Francisco, CA: Jossey-Bass.

 

Shapiro, Joan Poliner, and Jacqueline Stefkovich. 2005. Ethical Leadership and Decision

Making in Education: Applying Theoretical Perspectives to Complex Dilemmas (2nd 3 ed.) Mahwah, NJ: Lawrence Erlbaum.

 

- (2) Conflits de valeurs au travail :

 

Robert, N., and M. Favaro. Les conflits éthiques au travail en question: définition, illustration, prévention. INRS, 2013.

 

Rapport Gollac (2011). URL : https://travail-emploi.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_SRPST_definitif_rectifie_11_05_10.pdf

 

 

Complément: 

 

 

 Professionnalité et éthiques

 

Les professionnels peuvent se trouver aux prises avec plusieurs éthiques qui peuvent entrer en contradiction dans le cadre de leur activité de travail. L’opposition entre ces différentes éthiques peut avoir plusieurs conséquences.

 

Types d’éthique

Description

L’éthique de l’efficacité 

L’éthique de l’efficacité conduit à orienter le travail selon une logique d’efficacité, orientée vers le résultat, en particulier économique. Dans ses formes les plus poussées, l’éthique de l’efficacité se transforme en domination de la raison instrumentale.

L’éthique de la légalité

Elle consiste pour le professionnel à appliquer les règles qui sont conformes au droit et à la réglementation dans l’organisation de travail.

L’éthique de la profession

Elle consiste à suivre les normes propre à une profession. Certaines professions valorisent une éthique tournée vers le désinteressement. Par exemple, il peut exister une éthique du medecin, du chercheur...

L’éthique de la sollicitude

Elle consiste à se soucier d’autrui. Dans certaines professions le soin à autrui est central dans la professionnalité

L’éthique de la critique

Elle prend la forme dans le champ professionnel en particulier de l’éthique syndicaliste. Plus largement dans la société, on peut la trouver associer à des causes telles que le féminisme, l’anti-racisme...

 

Une des difficultés de l’action professionnelle, c’est que ces différentes éthiques peuvent se trouver en tension conduisant le ou la professionnelle a être confronté à une situation de dilemme éthique.

 

Cela peut également conduire à un conflit éthique. Ce qui veut dire que l’éthique de la légalité entre en contradiction avec les valeurs du ou de la professionnelle.

 

Ces conflits éthiques apparaissent bien souvent lorsque l’organisation du travail impose comme éthique dominante l’éthique de l’efficacité qui se traduit par un manque de moyens pour effectuer un travail de qualité, par de l’épuisement professionnel, par du manque d’empathie vis à vis des usagers...

 

Ces conflits entre éthiques peuvent avoir plusieurs conséquences :

 

- La souffrance éthique au travail : le ou la travailleur/se se trouve confronté à un conflit de valeurs pouvant conduire à un mal-être professionnel, à de l’épuisement professionnel, à un arrêt de travail

 

- L’exit : absentéisme au travail, changement d’emploi

 

- Voice : le ou la travailleur/se proteste contre la domination de la logique instrumentale. Cela peut se traduire par un engagement syndical. Cela peut également se traduire par des actes de désobéissance éthique.

 

- Résistance éthique : le ou la travailleuse met en œuvre des pratiques de résistance plus ou moins dissimulées contre les pratiques liées à la domination de la raison instrumentale.

 

Une leçon de la part d’un ouvrier.

 

 

Paulo Freire se souvient d'une leçon qu'il a reçu alors qu'il était un jeune éducateur de la part d'un ouvrier...

 

Extrait de Paulo Freire, Pédagogie de l’espoir :

 

De fait, après, les résultats de la recherche, j’ai organisé une espèce de tour systématique de tous les noyaux ou centres sociaux du SESI, dans l’État du Pernambuco, où il y avait des écoles primaires comme elles étaient appelées à l’époque, pour parler aux pères et aux mères des résultats de la recherche. Pour faire quelque chose de plus, j’ai ajouté à la communication une discussion autour du problème des relations entre l’autorité et la liberté qui nécessairement contenait la question de la punition et de la récompense en éducation (…)

 

Mon erreur a été en premier, dans l’usage de mon langage, de ma syntaxe, sans aucun effort pour me rapprocher d’eux au présent. Ensuite, dans la quasi inattention à la dure réalité de mon auditoire qui était devant moi.

 

A la fin, un homme jeune encore, d’environ 40 ans, mais déjà abîmé, m’a demandé la parole et m’a donné sans doute la plus claire et cuisante leçon que j’ai reçu de toute ma vie d’éducateur.

 

Je ne sais pas son nom. Je ne sais pas s’il est encore vivant. Probablement que non. (…)

 

Il a demandé la parole et m’a fait un discours que je ne pourrai jamais oublier, qui me suit encore dans la mémoire de mon corps et qui a exercé une influence jusqu’à aujourd’hui sur moi. (…) Presque toujours dans les cérémonies académiques [où je reçois un doctorat honoris causa], je le vois debout, dans une des rangés du grand salon, la tête haute, les yeux vifs, la voix forte, claire, sûr de lui, parlant de sa voix lucide.

 

« Nous venons d’écouter » a-t-il commencé, « les belles paroles du Docteur Paulo Freire. De belles paroles effectivement. Bien tournées. Certaines mêmes simples que l’on comprend aisément. D’autres plus compliquées, mais laissant tout de même entendre ce que toutes mises ensemble voulaient dire ».

 

« Maintenant, je voudrais dire certaines choses au Docteur avec lesquelles je pense que mes compagnons sont d’accord. Il me regarda brusquement et me demanda : « Docteur Freire savez-vous où nous habitons ? Monsieur a déjà t-il été dans une de nos maisons ? ». Il commença alors à décrire la géographie précaire de leurs maisons. Le manque de pièces, les espaces limités où les corps sont entassés. Il a parlé du manque de ressources pour les moindres nécessités. Il a parlé des fatigues du corps, il a parlé des rêves d’un lendemain meilleur. De l’impossibilité où ils étaient d’être heureux. D’avoir de l’espérance.

 

Accompagnant son discours, je devinais la suite, assis comme si j’étais, à la vérité, en train de couler, dans une chaise, qui tournait, sous l’effet de mon imagination et du désir de mon corps de s’enfuir dans un trou pour me cacher. Ensuite, silencieux, il a regardé l’ensemble de l’auditoire, et regarda de nouveau et dit :

 

- Docteur, je n’ai jamais été chez vous, mais je vais vous dire à quoi cela ressemble. Combien avez-vous d’enfants ? Ce sont tous des garçons ?

 

- Cinq, j’ai répondu, encore plus effondré dans mon siège. Trois filles et deux garçons.

 

- Très bien, Docteur, votre maison doit être individuelle sur un terrain, ce que les gens appellent un « pavillon ». Il doit y avoir une chambre pour vous et votre femme. Une autre chambre, plus grande, pour les trois filles. Il y a un autre genre de Monsieur qui a une chambre pour chaque fils et fille. Mais vous, Monsieur, vous n’êtes pas de cette espèce là. Chez vous, il y a une autre chambre pour les deux fils. Il y a une baignoire avec de l’eau chaude. Il y a cuisine avec une gazinière. Il y a aussi une chambre, bien plus petite que celle de vos enfants, pour une domestique, sur le côté, en dehors de la maison. Il y aussi un jardin avec une pelouse anglaise. Vous devez avoir encore une pièce où vous mettez vos livres – votre bibliothèque d’étude. On voit bien à votre manière de parler que vous êtes un homme très instruit, ayant beaucoup lu et avec une bonne mémoire.

 

Il n’y avait rien à ajouter et rien à enlever à ce portrait. C’était ma maison. Un monde différent. Un espace confortable.

 

- Maintenant, regardez Docteur, la différence. Vous rentrez, Monsieur, fatigué. La tête peut même vous faire mal dans le type de travail que vous faites. Pensez, écrire, lire, parler, ce type de discours que vous avez fait là. Tout cela fatigue également. Mais, continua-t-il, une chose est de rentrer à la maison, même fatigué, et de trouver les enfants qui ont pris un bain, qui sont bien habillés, avec des vêtements propres, qui ont bien mangé, qui n’ont pas faim, et c’est autre chose de trouver ses enfants sales, affamés, criant, faisant du bruit. Et nous autres nous devons nous réveiller à quatre heures du matin, le lendemain, pour tout recommencer à nouveau, dans la douleur, dans la tristesse, avec le manque d’espoir. Si nous frappons nos enfants, au-delà même des limites, ce n’est pas parce que nous ne les aimons pas. C’est parce que la dureté de la vie ne nous laisse pas beaucoup le choix.

 

Cela, je le dis maintenant, c’est un savoir de classe sociale.

 

Ce discours fait il y a près de 32 ans. Jamais je ne l’ai oublié. Il m’a dit, peu importe que sur le moment je ne l’ai pas perçu, beaucoup plus que le discours que j’avais fait.

 

Dans les allées et venues de la parole, dans la syntaxe ouvrière, dans la prosodie, dans les mouvements du corps, dans les mains des orateurs, dans les métaphores tant communes du discours populaire, il attirait l’attention de l’éducateur face à lui, assis, muet, effondré dans sa chaise, sur la nécessite, qu’en faisant un discours au peuple, l’éducateur doit avoir une connaissance du monde du peuple. Compréhension du monde qui, conditionné par la réalité concrète qui en partie l’explique, il peut commencer à transformer à travers la transformation du concret. (…)

 

Cette nuit là, dans la voiture qui nous conduisait à la maison, j’ai parlé un peu amer, à Elza [son épouse] qui seulement rarement ne m’accompagnait pas aux réunions, et qui faisait des observations qui m’aidaient toujours.

 

- Je pensais que j’avais été tellement clair – lui dis-je. Il me semble qu’ils ne m’ont pas compris.

 

- Est-ce que ce ne serait pas toi, Paulo, qui ne les as pas compris ? - m’a demandé Elza. Et elle continua : - Je crois qu’ils ont compris le fond de ton discours. Le discours de l’ouvrier a été très clair là-dessus. Ils t’ont compris. Mais ils ont besoin que tu les comprennent aussi. C’est là la question.

 

 

Ethique de la critique : déontologie et éthique en formation des enseignant-e-s

 

 

 

« L’éthique de la critique » (Paulo Freire) s’intéresse plus particulièrement à certaines dimensions de la déontologie et de l’éthique enseignante. Force est de constater que bien souvent les demandes institutionnelles en matière de formation des enseignant-e-s font l’impasse sur certains aspects fondamentaux de la déontologie et de l’éthique enseignante.

 

- Déontologie de l’enseignant et lutte pour les conditions de travail

 

« Toutefois il faut, je tiens à le souligner encore, que, bien que restant dans ce corps enseignant et accomplissant avec amour leur devoir, ils ne cessent de lutter politiquement pour leurs droits et pour le respect à la dignité de leur tâche, aussi bien que pour la diligence due à l’espace pédagogique dans lequel ils agissent avec leurs élèves. » (Paulo Freire, Pédagogie de l’autonomie)

 

La déontologie du fonctionnaire a trait à ce qui dans les textes institutionnels porte sur les droits et les devoirs des enseignants.

 

Mais force est de constater que bien souvent cette formation se montre légère concernant le droit de se syndiquer et de faire grève. Pourtant, ces droits sont indissociables de l’éthique et la déontologie enseignante comme l’a souligné Paulo Freire.

 

En effet, en se syndiquant et en participant à des actions de grève, les enseignants maintiennent les conditions de travail qui sont essentielles à un service public de qualité. C’est pourquoi les droits constitutionnels que sont la liberté de se syndiquer et le droit de faire grève devraient faire l’objet d’une sensibilisation particulière auprès des enseignant-e-s en formation.

 

- Ethique de l’enseignant et rapports institutionnels

 

« Le respect que nous devons en tant que professeurs à nos élèves se manifeste difficilement si nous ne sommes pas, nous-mêmes, traités avec dignité et décence par l’administration privée ou publique de l’éducation. » (Paulo Freire, Pédagogie de l’autonomie)

 

De même la formation à l’éthique des enseignant-e-s comprend certes une mobilisation autour de la lutte contre toutes les formes de discrimination, le respect des élèves et leurs familles… Cette formation comprend également le fait de repérer un élève en situation de maltraitance et de donner l’alerte.

 

Mais elle devrait également inclure une formation à l’identification des situations de travail – souvent induites par le fonctionnement de l’institution – qui conduisent à des risques psycho-sociaux et à une dégradation de la santé psychique et physique au travail.

 

Cela implique la capacité de reconnaître les situations où les enseignant-e-s se trouvent confrontés à de la souffrance éthique au travail et à de la détresse morale.

 

Cette formation implique également une analyse des causes sociologiques qui conduisent à ces situations.

 

Les enseignant-e-s en formation devaient être alors formés à repérer les situations de souffrance et de maltraitance au travail et à pouvoir donner l’alerte à travers par exemple le registre de sécurité et de santé au travail (RSTT).

 

En effet, faire porter uniquement en formation professionnelle des enseignants la responsabilité sur l'enseignant et non également sur le fonctionnement de l'institution, c'est risquer de conduire à augmenter les risques psychosociaux. 

 

Conclusion :

 

La formation en déontologie et en éthique, telle qu’elle est définie par l’Education nationale, fait en grande partie l’impasse sur ce qui relève des droits syndicaux des travailleurs, des conditions de travail, qui sont pourtant des dimensions fondamentales de la déontologie et de l’éthique enseignante.

 

 

Conflits de valeurs et souffrance éthique chez les enseignants

 

 

Les métiers de service public, tels que les métiers de l’enseignement, sont des métiers qui impliquent des valeurs et non pas seulement la recherche du profit. De ce fait, les salariés sont plus spécifiquement exposés à un risque de souffrance éthique.

 

La souffrance éthique au travail des enseignants va être plus particulièrement générée par le conflit entre des valeurs liées à leur mission de service public et les moyens qui leurs sont donnés pour les réaliser. Ces conflits de valeurs peuvent en outre s’accentuer par le fait que les enseignants peuvent se trouver également mis en conflit avec des valeurs provenant du droit du travail et de l’éthique syndicale ou encore du fait qu’ils se trouvent mis en situation d’épuisement professionnel par surtravail.

 

Manque de moyens et souffrance éthique au travail des enseignants

 

Par exemple, les enseignants peuvent se trouver face à des situations professionnelles qui posent un certain nombre de problèmes éthiques :

 

- On va demander à l’enseignant, après un congé maladie, de rattraper ses heures car sinon les élèves ou les étudiants vont être en difficultés pour réussir leurs examens ou leurs concours…

 

- Les enseignants vont hésiter à user de leur droit syndical (ex : droit à la formation, droit de grève…) car ils vont avoir mauvaise conscience de ne pas assurer les cours aux étudiants ou aux élèves. Et ainsi de les pénaliser. D’ailleurs, cet argument est souvent utilisé pour essayer de culpabiliser les grévistes.

 

- Dans le supérieur, on va demander aux enseignants titulaires d’avoir recours à des vacataires pour assurer des heures qui manquent. Mais en même temps, on sait que les vacataires ont beaucoup de mal à se faire payer et que c’est un statut très problématique juridiquement…

 

- Dans le supérieur, les chercheurs/ses manquent de moyens et tendent à se trouver face à un conflit éthique qui consiste à avoir recours à du travail gratuit. De fait le monde de la recherche construit sur l’éthique de l’amour désintéressé du savoir en arrive à exiger de ses membres les plus vulnérables que cela se traduise par un désintéressement qui aille jusqu’au travail gratuit.

 

On pourrait trouver encore bien d’autres exemples…

 

Ethique de la critique et souffrance éthique au travail

 

L’éthique de la critique a été développée dans le sillage de l’oeuvre de l’école de Francfort et du pédagogue Paulo Freire. La particularité de l’éthique de la critique par rapport aux autres courants des recherches en éthique est de s’interroger sur les conditions institutionnelles et sociales des problématiques éthiques : là en l’occurrence des conflits de valeur au travail, de la souffrance éthique au travail…

 

En l’occurrence, il est possible de constater que la souffrance éthique dans le travail enseignant se développe en lien avec trois logiques conjointes :

 

- Le néolibéralisme et la pénurie de moyens dans le service public : celle-ci conduit à mettre en œuvre des pratiques contraire à l’éthique professionnelle ce qui est source de souffrance au travail. Si l’enseignant s’y refuse et tente de résister à cette logique, il risque de se trouver en situation d’épuisement professionnel.

L’orientation néolibérale de l’économie conduit à une remise en question du modèle social proclamé dans le préambule de la constitution de 1946 qui visait la reconnaissance de droits sociaux. Au contraire, il s’agit d’essayer de soumettre à la logique marchande, ce qui relevait de la logique de service public.

 

- La domination de la rationalité instrumentale : Celle-ci se manifeste dans le Nouveau management public et dans l’enseignement supérieur et la recherche, toute la logique d’évaluation et de classements internationaux. Les modalités du travail sont transformées pour les soumettre à des processus de rationalisation technique. Le plus grave est alors que ces processus conduisent à une perte de sens de l’activité professionnelle et de ce qui constitue son éthique.

 

- le technolibéralisme (Eric Sadin) : Le technolibéralisme, qui se caractérise par l’imposition du numérique dans l’enseignement, conjoint plus particulièrement ces deux dimensions. Il introduit des logiques marchandes au sein de la fonction publique par des partenariats économiques avec des entreprises privées. Il soumet les salariés à des procédures techniques qui impliquent un contrôle sur leur travail et la manière de l’exécuter.

 

Conclusion :

 

La question de la souffrance au travail dans la fonction publique a cette spécificité d’être en particulier liée avec des conflits de valeurs éthiques en relation avec les missions de service public exercées par les salariées.

Mais ces conflits de valeurs éthiques au travail doivent être pour être analysé replacé dans un ensemble de transformation du travail au sein de la fonction publique qui conduisent à mettre en tension les mission d’intérêt général des enseignants avec des logiques de marchandisation et de domination de la rationalité instrumentale. Ce qui veut dire avec des processus profond de réification au travail.

 

 

 

 

 

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